Le Dictionnaire insolite de Naples

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Cher Pierre,
Le Dictionnaire insolite de Naples, rédigé par Maria Franchini, parvient en un peu moins de 160 pages à donner une vue résolument fragmentaire de cette ville des surpelatifs, sans jamais céder aux poncifs des romantiques ni à ceux des rationalistes. Un abécédaire plutôt qu’un dictionnaire.

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Les mythes, les traces, les sédiments, les cendres, sous lesquels les villes n’en finissent pas d’étouffer, maintiennent brûlant le feu qui couve. Celui qui se rend à Naples souffle, souffle sur les braises, les pénultièmes, les dernières braises, je ne vois pas d’autres raisons à son voyage.
Nous obéissons tous au principe de Carnot et n’en finissons pas d’enterrer ceux qui nous ont vu naître, de dire adieu à ce qui s’éloigne, vivant, aussi fin que la poussière, jusqu’à disparaître, laminé par un marteau qui ne ralentit pas sa cadence. Mais qui nous oblige à rejoindre le lieu que nous occupons, où que nous soyons, Naples ou le Riau, avec nos maigres moyens, là où il n’y a, à la fin, que de l’ouvert et le jour qui se lève.

Jean Prod’hom

J'ai perdu le nord

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Cher Pierre,
Ce matin j’ai perdu le nord, d’un coup, une bonne dizaine de minutes, lorsque je me suis rendu compte, au moment d’aller faire des courses, que mon portemonnaie n’était pas là où il devait être ; impossible de mettre la main dessus : adieu ma carte d’identité, mon permis de conduire, ma carte bancaire, ma carte de crédit. Bonjour l’administration, les duplicata, les déclarations de perte, les coups de téléphone, l’attente aux guichets. Je retourne dans la maison tout ce qui peut l’être : rien… Je téléphone au patron du café de Thierrens où j’ai bu un café hier, au centre équestre : toujours rien. Je m’y rends par acquis de conscience, je prie, espère un miracle, discute avec le patron du bistrot, avec Gwenaëlle, rien. Je bloque au retour, par précaution, l’utilisation de ma carte de crédit, regarde encore là où j’ai déjà passé, ouvre des boîtes que j’ai déjà ouvertes, vide des poches que j’ai déjà vidées, jette enfin un dernier coup d’oeil dans la corbeille à linge ramenée hier de Froideville, ma journée est gagnée, il est là, je ne l’imaginais ni ici ni ainsi ; tout se remet en place, je retrouve le nord.

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Jean Prod’hom

J'aperçois ce matin deux chevreuils

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Cher Pierre,
J’aperçois ce matin deux chevreuils, près du réservoir de la Mussilly, à l’abri dans la brouille, les dépouilles, la pluie et les bois gris. Ils paraissent moins inquiets, hésitent, curieux même. Me voient-ils comme je les vois dans la brouille et les bois ? Eux et moi, gris sous la pluie ?

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Les deux démolisseurs sont déjà au travail ; je fais la causette sur le seuil avec l’un d’eux, il me confie la peine qu’il a, chaque jour, à remettre la machine en route. Ils s’attaquent aujourd’hui aux murs du salon, à la masse d’abord, au burin ensuite. Dehors les cytises et les boutons d’or, les pissenlits, les colzas. Bientôt le trèfle et les épilobes, les scabieuses, les centaurées et les bleuets.
A midi au café, une femme demande à l’homme qui lui fait face ce qu’il pense de la mort.
– C’est effrayant, dit-elle, rien qu’à y penser ; dites, à quoi ressemble le paradis ?
– A ces points que la caissière des grandes surfaces propose au client, le samedi matin, lorsqu’il a payé son dû, ou à ces images qu’attendent ses enfants.
– C’est ça, dit-elle, ça doit être ça.
Ils sourient, ces images et ces points qu’on leur tend, le samedi matin, dans les grandes surfaces, ni l’un ni l’autre ne les prend.
Dans la boîte aux lettres un livre, en guise de remerciement pour un billet de 2011 ; et en rentrant de Thierrens, un chevreuil encore, près de l’étang.

Jean Prod’hom