L'approche de la fin de l'année scolaire

Capture d’écran 2015-05-08 à 19.24.22

Cher Pierre,
L’approche de la fin de l’année scolaire me fait perdre de la hauteur, au moment même où il serait nécessaire que j’en prenne davantage. C’est, je crois, une variante d’une loi universelle dont chaque homme sensé aimerait s’affranchir ; mais il lui faudrait pour cela être assez fou pour renoncer aux bénéfices que lui procure l’organisation acharnée de la concurrence.

IMG_8554

En rentrant, je fais une halte sur la terrasse de Praz Collet où je tente de mettre des mots sur ce que j’ai vu – une image ? un paysage ? un souvenir ? – lorsque je me suis arrêté, un jour d’hiver 1999, au Riau.  
J’embarque Arthur à l’arrêt de bus, content de son travail sur la Seconde Guerre mondiale ; je le dépose, il s’installe dans le hamac, lunettes de soleil et costume de bain. Je monte avec Oscar au triage, demeure à respectable distance du sapin des bouvreuils, assis sur une souche. La femelle est dans son nid, je patiente une bonne demi-heure. Je vois enfin une lueur rouge qui s’agite, c’est le mâle qui se penche, deux fois, trois fois ; les petits sont nés. Je rentre raccommodé.
Arthur n’a pas quitté le jardin et travaille ; je lave une salade, prépare une crème au chocolat minute, beurre des tranches de pain sec, pose un morceau de fromage sur des quartiers de tomate, réchauffe des nouilles et casse dans la poêle cinq œufs.
C’est l’époque de l’année où les dernier rayons du soleil se glissent à l’arrière de la maison, je m’assieds sur l’une des marches de l’escalier de l’entrée. Sandra va faire le petit tour avec Oscar, Louise l’accompagne en trottinette jusqu’à la rivière. On entend les sonnailles des bêtes à Jean-Paul, Louise et Arthur jouent. Il y aurait tant à dire des hommes qui se réconcilient tandis que la nuit tombe. Il ne reste au soleil qu’une largeur de main avant de disparaître derrière le bois.

Jean Prod’hom

On a cessé de l'attendre

Capture d’écran 2015-05-02 à 16.41.34

On a cessé de l’attendre, le printemps est là, il a enfin trouvé sa vitesse de croisière ; il est temps désormais de le retenir. On serait même prêts à tout pour que les cerisiers prolongent leur floraison et les hêtres le règne du vert tendre. On a vu aujourd’hui des soldanelles, des petites gentianes – les bleues –, les grandes sortent de terre ; les trolls sont prêts à éclater.

IMG_8501

On laisse la Nissan en face de la chapelle de Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, un peu après le Pralet. On longe la rive droite du Motélon jusqu’au Paquialet, avant de grimper jusqu’à Tissiniva, le lac n’existe plus. Trois jeunes marmottes jouent dans les marécages, d’autres lézardent devant leur terrier, celles qui se sont aventurées un peu plus loin rebroussent chemin sitôt qu’elles nous voient.
Cent mètres plus haut, six chamois paissent, aux limites des névés. On monte jusqu’au Plan où le chemin s’arrête.
Près de neuf cents mètres de dénivellation, ça suffit, on ne s’aventurera pas plus loin, à nous de rebrousser chemin, alors qu’il eût été possible – on l’apprendra plus tard –, de redescendre en suivant la crête jusqu’aux Noires Joux, puis en empruntant le chemin des Polonais.
Pause sur les rives du Motélon où l’on trempe nos pieds, un dernier bain à Charmey, quelques achats, le temps passe ; il était prévu qu’on soit à 17 heures à Vevey, on y arrive à 18 heures, on en repart à 21 heures, je boucle ces notes à minuit.

IMG_8418

IMG_8327

IMG_8504

IMG_8471

Jean Prod’hom

On est tous les cinq à nouveau réunis ce matin

Capture d’écran 2015-05-02 à 16.42.05

Cher Pierre,
On est tous les cinq à nouveau réunis ce matin ; Sandra va acheter du pain, je monte avec Oscar au triage : la femelle couve.

IMG_8311

Les quelques jours passés à Stockholm ont transfiguré le mousse, il considère ses sœurs avec bienveillance, elles le regardent comme un grand frère ; pourvu que ça dure, qu’il tienne bon jusqu’à cette sotte épreuve qu’est le certificat et qu’il dise adieu, souriant, à ses onze années d’école obligatoire. Avec l’envie d’entrer de plain pied dans un nouvel épisode de son existence, pour lequel il serait tout à fois le scénariste, l’acteur principal, et pourquoi pas le musicien. Je ramasse l’herbe râtelée hier et en fais un tas au pied du marronnier.
On laisse nos trois enfants à Vevey, chez Françoise et Édouard, Lucie est là. Arrêt à Bulle au musée gruérien ; Lorna Bornand  y expose ses travaux, cheveux longs et cheveux courts, volutes et  limaille, roux, bruns ou blonds. Fleurettes coupées par deux fois de leurs origines, ou dépouilles avec, à leur traîne, l’ombre des vivants et la voix des morts.
A côté, sous verre, une série de reliquaires contenant un peu de la toison du bien aimé ou de la bien aimée, fleurs épinglées promises à la poussière, épitaphes à pattes de mouches.
Bijoux au statut indécis ; pas trace de sang mais quelque chose à été coupé, ambiguïté, signes imputrescibles de la putréfaction.
Au fond d’une annexe, plongée dans la nuit, la peau d’une bête, étendue, la peau d’une bête collective, mille poignées de mille cheveux, innombrable, soyeuse, innommable, chatoyante. Ne pas toucher.

IMG_8262

On se baigne au centre thermal de Charmey, mange au restaurant de l’Étoile. J’entends une belle chanson à la télé de l’hôtel, elle clôt l’épisode d’une série que je suis distraitement. Bruits de verre dans les containers, il est minuit, je me lève pour fermer la fenêtre.

Jean Prod’hom