Vous êtes dans un état précaire mais stable

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Cher Pierre,
Cette journée de congé est la bienvenue, Arthur est à Glion, les filles se réveillent tard, nous aussi. Je descends à Ropraz récupérer les adresses des entreprises de la région qui ont soutenu la course du 3 mai, achète du pain à Mézières, glisse dans des enveloppes, avez l’aide de Lili qui s’est réveillée, une lettre de remerciements. On déjeune dans le jardin, à l’ombre des échafaudages, ce n’est pas désagréable de vivre avec la sensation d’avoir les étages à portée de main ; les filles apprécient aussi, c’est jour de l’Ascension.

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Je lis quelques travaux d’élèves, avec le sentiment un peu paradoxal que j’aurais beaucoup à dire aux auteurs des bons travaux, beaucoup moins aux autres : par où commencer ?
Louise m’appelle, c’est une journaliste de 24 heures qui aimerait que je lui parle d’Hessel. Je bégaie des banalités, mais corrige des inexactitudes qui circulent sur la parution de la monographie qui lui a été consacrée. Évoque, en bégayant encore, la fatigue de son organisme et l’extrême vivacité de son esprit, sa drôlerie, sa fidélité, sa mémoire vertigineuse. Lui refile le numéro de téléphone de Nicolas, en espérant qu’il ne m’en voudra pas.
La reconnaissance des milieux artistiques, la grande exposition de Martigny, celle de Grignan, le vernissage de l’ouvrage qui lui a été consacré, il y a quelques jours à Lausanne, auront eu raison de ses forces, il le savait. Il m’avait rapporté en avril, au retour de chez son cardiologue, que celui-ci lui avait dit : Vous êtes dans un état précaire, mais stable. Il en avait ri.
Sandra a commencé à faire du rangement, je la rejoins au grenier, transporte derrière le garage les tuiles que je stockais dans les sous-pentes, avec un sac à dos et deux à main, Louise fait quelques voyages. Prépare ensuite le repas : grenade et bananes dans un jus de citron et d’orange ; purée de pomme ; fromage, oeuf au plat et salade.
Je constate que l’encyclopédie Wikipédia a déjà enregistré l’événement : Jean-Claude Hesselbarth est un peintre et dessinateur suisse. Né en 1925 à Lausanne, il s’était établi à Grignan en Drôme provençale. Il est décédé le 13 mai 2015.

Jean-Claude Hesselbarth
Rivière II (détail)

Jette en passant un coup d’oeil à Rivière II, encre de Chine à la petite plume d’acier et au bambou taillé sur papier à la cuve, 53 x 34, daté de l’hiver 1982 et qui me suit depuis 1998. Vais me coucher.

Jean Prod’hom

C'est une autre nuit qui s'abat

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Cher Pierre,
Nous sommes descendus ce matin à Vevey, c’était la troisième fois seulement que j’entrais dans une étude de notaire. D’abord à Pully suite au décès de  ma mère, la seconde fois à Oron lors de l’achat de la maison que nous habitons aujourd’hui, ce matin à Vevey pour l’augmentation de notre cédule hypothécaire.
À chaque fois le même décor : une table ovale, plus de chaises qu’il n’en faut ; au mur des tableaux que jamais personne n’a regardés, un téléphone en retard d’une génération, une collection de stylos ; quelques ouvrages, Le Droit fiscal, le Code civil suisse et code des obligations annotés et, pourquoi pas, Le Petit Robert ; tout autour un vide métallique. A chaque fois la même mise en scène : le notaire se fait attendre, finit par entrer, lit mot à mot les deux pages de l’acte dont il nous a donné préalablement une copie, nous tend un stylo, signatures à tour de rôle, Madame d’abord, Monsieur ensuite, c’est fait, ça marche ; c’est beau, c’est froid, c’est technique.

Jean-Claude Hesselbarth
Jean-Claude Hesselbarth dans son atelier | 06.08.2014

Sandra me dépose au Chalet-à-Gobet, se rend au collège ensuite ; je remonte avec la Yaris au Riau et travaille, presque sans interruption jusqu’à 17 heures, bien aidé par Elsa et Louise qui prennent en main les deux repas.
Passe un moment dans je jardin, les échafaudages sont dressés au sud et à l’ouest ; les monteurs reviendront terminer vendredi matin. Complète l’idée que j’ai commencé à me faire, hier, de la pratique actuelle du football, en suivant à la télévision l’autre demi-finale de la Ligue des Champions qui oppose le Real de Madrid à la Juventus de Turin. J’en sors réjoui, comme de chez le notaire ce matin : beau, froid, technique.
Alors que la nuit m’invitait au repos, c’est une autre nuit qui s’abat ; Lily m’envoie un message qui m’annonce que Jean-Claude est mort aujourd’hui. Elle ajoute que la présentation de l’ouvrage qui lui est consacré, ce vendredi 15 mai, à Grignan, est maintenue, en son hommage et en son souvenir.
Je t’embrasse Lily courage.

Jean Prod’hom

La fenêtre restera ouverte toute la nuit

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Cher Pierre,
Passe plus d’une heure et demie avec des parents, ils souhaiteraient que je leur procure une de ces recettes qui ont fait leurs preuves. Je leur peins un tableau qui n’a pas grand intérêt, mais qui est sensiblement le même que celui qu’ils me peignent : nos mondes sont compatibles.

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D’avoir enseigné, c’est-à-dire fait découvrir à ceux qui n’en disposent pas, les différents langages qui structurent nos vies, et d’avoir signalé, aussi souvent que je l’ai pu, à ceux qui ne s’en satisfont pas, certains de leurs rouages et quelques-unes de leurs roueries ne m’a jamais permis de pronostiquer quoi que ce soit de ce que peut ou ne peut pas l’enfant qui aurait marqué son enthousiasme ou qui s’y serait opposé. On attend trop les uns des autres. Ce qui infléchit la trajectoire d’un enfant – comme celle d’un adulte – relève d’un ensemble de circonstances dont le concours est si improbable qu’il vaudrait mieux compter sur l’imprévu. On ne peut donc pas réconforter les parents qui doutent ou qui souhaiteraient qu’il en soit autrement. On peut au mieux faire voir notre étonnement et notre ignorance ; il m’aura fallu 30 ans de compagnonnage avec des gamins pour dire tout haut que j’ignore ce qui dans leur formation et la mienne est cause de quoi. Et dans ce repli, ou ce retrait, non pas succomber à la lâcheté, mais consentir et, par là, signifier les vertus de l’acquiescement.
Passe à Ropraz récupérer le mousse. Souriant, content. Deux fois content, et pour la deuxième fois cette semaine. De son travail d’abord, mais aussi de ce que celui-ci doit à d’autres travaux et à d’autres personnes. Comme s’il découvrait les joies de l’orchestration et, je l’espère, ses pouvoirs.  
On mange à la véranda, Sandra est fatiguée, je regarde avec les enfants la première partie du match de football qui oppose le Bayern de Munich et le Barcelone, seul la seconde. La fenêtre restera ouverte toute la nuit.

Jean Prod’hom