Les oies et les poules font bon ménage au Mélèze

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Cher Pierre,
Les oies et les poules font bon ménage au Mélèze, les canards et les moineaux, les dindons et les pintades ; un grillage les protège du renard. Je dépose dans l’armoire une facture pour Martine qui boucle les comptes de la course du 3 mai, considère devant la petite mare ce à quoi notre vie collective aurait pu ressembler si nous n’avions pas disqualifié, pas à pas, nos manières premières d’être au monde, barré l’autre chemin. On a la vie de basse-cour qu’on mérite, à nous désormais d’administrer la nôtre, d’en répondre avant de la vivre, ou d’en mourir.

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Remonte au triage, me cale et lis Un Abîme de la pensée, texte de 1988 repris dans La Fin de l’hymne. Jean-Christophe Bailly y commente, en son axe, un passage du roman autobiographique, Anton Reiser, que Karl Philipp Moritz a rédigé à la fin du XVIIIème siècle.

Depuis cette époque, quand il voyait abattre un animal, sa pensée se ramassait toujours sur ce point – comme il avait souvent l’occasion d’aller chez l’équarrisseur, pendant toute une période il fut uniquement préoccupé de savoir quelle différence pouvait exister entre lui et ces animaux que l’on abattait.
Souvent il se tenait des heures à regarder un veau, la tête, les yeux les oreilles, le mufle, les naseaux ; et à l’instar de ce qu’il pouvait faire avec un étranger, il se pressait le plus qu’il pouvait contre celui-ci, pris souvent de cette folle idée qu’il pourrait peu à peu pénétrer en pensée dans cet animal – il lui était si essentiel de savoir la différence entre lui et la bête – et parfois il s’oubliait tellement dans la contemplation soutenue de la bête qu’il croyait réellement avoir un instant ressenti l’
espèce d’existence d’un tel être.

Voilà qu’après leur mise à ban, au bel âge de Pic de la Mirandole, dans les parties pourrissantes et bourbeuses du monde inférieur, les bêtes guignent aujourd’hui à nouveau, aux lisières, entre cris et silence. Notre dignité, entamée, attendait de renouer avec la dignité des bêtes, pour se relancer et trouver dans la fragmentation de l’édifice qui s’est effondré, dans le fugitif et le circonstanciel quelque chose d’éternel.
Nous voici à nouveau dans les bois, là où on avait relégué les bêtes, devant ce qu’on leur avait demandé d’emporter, ce souvenir qui nous remettra d’aplomb. Il suffit qu’un chevreuil réapparaisse dans une clairière pour qu’on comprenne ce qu’on n’a jamais cessé d’avoir en partage : nous sommes. Chance qui nous est offerte de ne pas avoir à payer notre arrogance d’avoir cru pouvoir reléguer les bêtes dans l’obscurité qui nous est promise, d’avoir cru pouvoir faire cavalier seul.
La maison est vide, les portes ouvertes, Lucie nous rend visite, chacun s’affaire, on mange, on range, dernière vaisselle, dernier carton. Oscar passe entre les mailles du filet. Dernière descente à la déchéterie. Demain, c’est autre chose, nous entrons au Riau dans une économie de guerre.

Jean Prod’hom

Le dentiste auquel je rends visite ce matin

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Cher Pierre,
Le dentiste auquel je rends visite ce matin reconnaît que le travail réalisé par sa collègue, il y a une année, n’a pas résisté ; il me propose de revenir dans quinze jours, il s’en chargera.

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Je ne m’attarde pas à Moudon, rentre au plus vite ; Sandra et Louise sont descendues au marché, Lili fait du piano puis range sa chambre, Arthur aussi : les travaux commencent lundi. Je fais rapidement un saut au triage ; les lieux semblent déserts, je m’approche du nid : vide ; mais je crois reconnaître leur chant, aperçois bientôt mes deux protégés dans les sous-bois, sans leurs petits, dont je peine à imaginer leurs premiers pas, leur premier vol, leurs premiers jours, leurs premières nuits.
Les enfants m’aident au retour à descendre les restes du parquet stockés dans le combles, on les entasse dans le hangar, ils pourraient intéresser Guillaume. Sandra descend plusieurs fois à la déchèterie, avec Arthur ; fait de l’ordre avec Louise. Les quatre sous-pentes sont vides, la dépense aussi. Tris d’habits, de jouets, mais aussi de tout ce qu’on a mis de côté depuis plus de 15 ans, au cas où ; de tout ce qui n’a pas encore tenu ses promesse.
Avec ce paradoxe que l’oubli dans lequel on les a reléguées au fond d’un carton, d’une armoire ou d’un grenier, le silence auquel on les a réduites semblent nous obliger, si on ne se sermonnait pas, à leur offrir une nouvelle chance, c’est-à-dire à les conserver plus précieusement encore, jusqu’au moment où, enfin, on les invitera à nouveau parmi nous ; elles révèleront alors leurs secrets et dispenseront leurs trésors…
il faut se faire violence, l’étouffement menace ; cesser de raisonner, parer au plus pressé ; s’arracher et agir sans se retourner ; s’en débarrasser, les oublier.

Jean Prod’hom

J'ai fait la connaissance de Léonard Limosin

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Cher Pierre,
J’ai fait aujourd’hui la connaissance de Léonard Limosin, émailleur sur cuivre au service de François Ier, Henri II, François II et Charles IX. Qui a représenté en son temps la Sybylle d’Erythrée (1537) et le Jugement de Pâris (1562). J’ai fait également la connaissance de deux danseurs de hip-hop, anonymes. Et de l’un des rois représentés sur l’arbre de Jessé par Suger à Saint-Denis. De deux gisants enfin, Robert II le Pieux et Constance d’Arles.

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Je le dois à la poste, ils figuraient sur les timbres d’un colis contenant une cargaison de tessons, tout frais venus de Montreuil, dans une boite de pellicule de film. Sur le papier de la déclaration douanière, le poids : 780 grammes ; et la valeur : 1 €. Un beau cadeau.
Pour le reste, des allers et des retours de la maison à la déchèterie, la fin de la correction des travaux des grands, et la pluie qui n’a pas cessé de la journée.
C’était l’anniversaire de Lili, elle a eu 11 ans.

Jean Prod’hom