Les arbres pataugeaient dans les flaques d'eau

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Cher Pierre,
Ce matin, les arbres dont la cime avait été rongée par le brouillard pataugeaient dans les flaques d’eau ; les colzas s’étaient éteints, chacun avait enfilé ses bottes ; on allait, c’est clair, vers une journée difficile. J’ai pensé aux bénévoles qui s’étaient mobilisés toute la semaine pour que la course soit une fête. (On n’imagine pas exactement l’engagement et le travail qu’il faut pour organiser une telle course.) Mais le sport a des vertus qu’on connaît ; il a suffi d’un coup de sifflet pour que les concurrents relèguent les circonstances au second plan et se concentrent sur l’un ou l’autre des douze parcours tracés par René et Jean-Daniel. Les cirés se sont mis à briller.

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Je les ai quittés en début d’après-midi pour me rendre à Genève ; y retrouver Jasmine et Pascal, dédicacer quelques livres, revoir Céline, discuter le coup avec Nicolas Esse – un voisin dont j’ai lu, signalées par François Bon, les Epitaphes utiles pour ne pas être pris de cours en cas de mort imprévue. Ecouter Pajak, saluer Pahud chez Antipodes, acheter le Journal de Gustave Roud chez Empreintes. Je n’avais pas revu Rochat depuis des années, il me raconte, vite, ses années de fréquentation avec Ramuz.
Je rentre au Riau, fais un saut à Ropraz où l’équipe d’organisation a le sourire : les rangements ont bien avancé, il y a même un peu de soleil. Trop fatigué pour aller au-delà, je rentre, traverse la bibliothèque sans m’arrêter et vais me coucher.

Jean Prod’hom

Personne au Mélèze

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Cher Pierre,
Personne au Mélèze, erreur ; on avait rendez-vous à 9 heures, c’est Jean-Daniel qui, passant par là, nous l’apprend. Arthur ne m’en veut pas de l’avoir réveillé au clairon ; on va s’offrir, en guise de consolation, un thé froid et un chocolat chaud à Mézières.

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Les bénévoles arrivent à un peu plus de 9 heures et se mettent aussitôt au travail. La pluie a cessé, Jean-Daniel a mesuré 85 millimètres d’eau ce matin dans son pluviomètre ; dans les pentes, les champs labourés lâchent des coulées de terre. Nous nous mettons à trois pour organiser le bureau d’inscriptions et préparer les cartes de pointage.
Je fais l’école buissonnière en début d’après-midi, traverse la route de Berne, descends sur la rive gauche de la Bressonne, que je longe jusqu’au Moulin des Vaux, deux chiens aboient. J’aperçois à l’intérieur d’une clôture électrifiée une nuée de poules, un couple de paons, des canards, des oies ; plus loin une caisse grillagée avec des canetons ; adossée à la maison une volière avec des perdrix, des faisans, une autre dans un cabanon, des poules sur la table du jardin, et tout autour les chants des oiseaux de l’arche de Noé.
Je fais la causette avec l’un des deux locataires des lieux, ils sont là depuis une année. Lui, il est originaire de Braga, il cherche sans succès du travail dans le domaine de la mécanique de précison ; en attendant, il s’occupe avec son ami de plus de deux cent cinquante bêtes à plumes. Ceux dont j’ai fait la connaissance, mais aussi ceux que je ne verrai pas : des canaris, des diamants de Gould, des perruches callopsites, des tourterelles, des colombes, … Ils vivent de l’aide sociale, des vingt oeufs qu’ils ramassent chaque jour et de peu.
Le responsable technique de la course a fait le tour des zones, tout va bien ; puisse le ciel faire le reste et nous garder du déluge.

Jean Prod’hom

Les prévisions sont inquiétantes

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Cher Pierre,
Les prévisions sont inquiétantes, 6 heures, il fait cru, je fais du feu dans le poêle ; il pleut, il pleuvra cette nuit, il pleuvra demain, il pleuvra dimanche : pas bon pour la course de Ropraz.
Impossible de remuer Oscar, vautré toute la matinée dans un fauteuil ; vautré moi aussi, dans le mien, je poursuis la lecture du récit de Pierre-Laurent Ellenberger ; qu’il me faut suspendre pour faire des emplettes à Oron : fruits et légumes surtout, l’engagement végétarien de Louise ne nous facilite pas la tâche. Je prépare du riz et de la salade, pèle deux carottes et une pomme, prépare une tarte pour ce soir.

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Louise rentre seule à midi, sans Lili qui pique-nique avec ses copines à Mézières ; elle rentre de petite humeur, peu satisfaite de ses travaux ; ils sont pourtant très bons et elle comprend vite les quelques erreurs qu’elle a commises. Des erreurs pleines d’enseignements, j’ai beau le lui dire, ça ne change rien, elle n’est pas contente et je la comprends ; rien ne sera repris de tout cela, il y a le programme, on n’a pas le temps.
Cette école fait des ravages chez tous nos enfants, les bons et les moins bons. Les notes, la langue de bois, les impératifs, les pièges et les fourches caudines réparties tout au long de leur parcours, l’absence de suivi réel, font des dégâts dont on n’a pas encore mesuré le coût réel, l’effet sur le capital de confiance ; nous sommes peu à penser qu’il pourrait en aller autrement, alors les choses continuent ainsi. Et les gamins se soumettent aux épreuves de ceux qui sont supposés savoir. L’évaluation à laquelle les gamins sont assignés est une réelle catastrophe, elle ne rend compte d’aucune compétence, n’atteste à la fin que de leur aptitude à se conformer aux normes et à supporter le dressage. Le concept de résilience, qui a bon dos, fait le reste.
Pour toi la guerre est finie, c’est le livre que m’a offert Karim la semaine passée. Il s’agit d’un récit posthume de Pierre-Laurent Ellenberger, né en 1942 et mort en 2004, qui raconte – plusieurs années après ? – ses journées à Lausanne, de 1966 (projection de La guerre est finie d’Alain Resnais) à 1972 (Tueries aux JO de Munich) ; qui raconte aussi les événements dont il a été le spectateur éloigné.
J’avais tout juste 17 ans lorsque le récit se termine, j’avais fait mes premiers pas dans les bistrots où Ellenberger a passé une partie de ses soirées, comme moi : Le Major Davet, Le Jour et Nuit, le café du Marché, le café des Philosophes…
En lisant ces pages, j’ai eu le curieux sentiment de n’être jamais vraiment entré dans ces cafés, ou seulement lorsque la fête était finie, d’avoir été un tard venu ou d’avoir passé à côté, de n’avoir été qu’un figurant : nous l’avons tous été. Cette impression est un effet de l’écriture, qui a le don de donner une seconde vie – la seule – à ce qui a été englouti, une consistance rétrospective – la seule – à ce qui a passé comme l’eau sous les ponts. 
Il en va de même, mais à l’inverse, pour les romanciers, qui ne se sont dégagés qu’imparfaitement des motifs de leur maigre vie, si maigre qu’ils s’abreuvent à ce qu’ils ont lu. Rien de plus conservateurs donc, mis à part ceux qui ont fait basculer ou bifurquer les habitudes, en raison d’une expérience qui les a obligés à renouveler les caves et les combles du récit. Quant à la kyrielle de romans qui paraissent aujourd’hui, on voudrait parfois qu’ils touchent terre, apportent, comme les démonstrations mathématiques, quelque chose d’essentiel, de bref, quelque chose de simple et d’élégant, quelque chose de beau et de ramassé.
Je réchauffe du riz et fais sauter un émincé, on mange. Renonce ensuite à accompagner Sandra et les enfants au cinéma de Carrouge, monte à la bibliothèque et rédige ces notes; dehors le brouillard a plongé la nuit dans un noir épais, qui ne laisse passer que la pluie.

Jean Prod’hom