Le poème et le territoire

Vernissage hier à la Grange de Dorigny de l’ouvrage dirigé par Antonio Rodriguez et Isabelle Falconnier: Le poème et le territoire.
L’ouvrage propose une série de cartes, d’images, de notices et de promenades en Suisse romande, sur les traces des grandes figures littéraires qui, venues du monde entier depuis plus de deux siècles, ont traversé ou séjourné dans nos régions, avant d’en repartir avec des morceaux choisis de paysage. Rien à dire de ce livre à la belle facture, auquel des universitaires ont prêté leur voix et qui occupera, c’est certain, une place de choix chez ceux qui aiment le patrimoine. 

Une remarque toutefois, elle renvoie au nom d’un lieu qu’on ne pouvait ne pas prononcer à cette occasion; il l’a été à trois reprises par trois orateurs différents: Clarens

Clarens, l’un des plus beaux lieux que j’eusse vus dans mes voyages, écrit Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Clarens, sweet Clarens. C’est à Clarens que le philosophe plaça les personnages de Julie ou la Nouvelle Héloïse; c’est dans l’un de ses bosquets que Saint-Preux et Julie échangèrent leur premier baiser; c’est à Clarens encore que celle-ci, M. de Wolmar et leurs enfants vécurent en famille. C’est à Clarens enfin que Lord Byron, qui a lu Rousseau, séjourna pendant deux soirs, avant que des milliers de touristes y passent et s’y fassent photographier.

Le temps a passé, Clarens était un village et c’est une ville; quant aux habitants d’alors j’ignore si, au milieu du XVIIIe siècle, ils prononçaient le s final de son nom, encore moins les habitudes de Jean-Jacques Rousseau à cet égard. Ce que je sais depuis hier soir, c’est que l’usage de taire le s final, qui prévaut aujourd’hui à Clarens – et dans tous les villages vaudois qui présentent le même suffixe –  a été abandonné. Les trois orateurs l’ont prononcé en effet à la fribourgeoise, en sifflant. J’ai attendu avec un peu d’inquiétude qu’un orateur iconoclaste suive l’usage valaisan qui non seulement exige le sifflement final mais encore l’ouverture du ɑ̃ vaudois en un ɛ̃.

J’ai craint soudain que la Suisse romande soit prête à brouiller ses usages poétiques et régionaux. C’est peut-être le prix à payer si elle entend révéler au monde entier son patrimoine poétique mondial et devenir cette vallée lyrique que les auteurs de ce petit livre appellent de leurs voeux.

Michel Serres sera absent |1980-1981

C’est La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce qui m’aura conduit à l’oeuvre de Michel Serres; c’était l’hiver 1980 et je préparais un examen sur les livres I et II du De rerum natura. J’ai enchaîné avec la lecture des Hermès avant de me régaler avec celle du Parasite.
L’année suivante (1980-1981), j’ai suivi les cours d’histoire des sciences qu’il donnait à la Sorbonne. Ils avaient lieu, si je me souviens bien, le samedi matin de dix heures à midi. Je me rendais à Paris la veille, dormais dans le 11e chez Darius P et Daniel S. Et je repartais le dimanche pour Lausanne.
Le premier jour de cours de la rentrée universitaire, je n’ai rencontré personne au fond du couloir du rez-de-chaussée (?) de la Sorbonne, mais un papier punaisé sur la porte close de l’auditoire, qui avertissait celui qui ne l’aurait pas été, que Michel Serres serait absent.

Si le philosophe avait mis il y a peu un point final à la série des Hermès, Le Passage du Nord-ouest hantait encore, à l’évidence, ses propos et son emploi du temps. La semaine suivante en effet, le philosophe raconta à ses auditeurs médusés son séjour de la semaine précédente dans le Nord-ouest du Canada. Il commenta pendant une heure et demie, de la voix, du corps et de la main, la pente quasi-nulle du Yukon et du Mackenzie. Je n’étais cette fois pas venu pour rien.

A plus d’une reprise je me suis retrouvé au cours de cette année-là devant ce même panneau indiquant l’absence du philosophe. J’en ai profité, Paris m’a déniaisé. C’est également pendant cette année que j’ai renoncé à déposer un sujet de thèse, mon éducation n’était décidément pas compatible avec ce train de vie.

Cela ne m’a pas empêché de poursuivre la lecture de Michel Serres: Genèse et Détachement, Rome surtout, le livre des fondations, qui m’a conduit en 1983 à l’oeuvre immense de René Girard. J’ai lu ensuite, mais moins systématiquement les parutions de cet historien des sciences qui a su composer avec les voix de son temps. Avec admiration mais avec moins d’entrain.

J’espère qu’on a n’a pas oublié samedi passé, de ressortir et de punaiser le panneau sur la porte de l’auditoire de la Sorbonne d’où il s’est si souvent échappé, pour indiquer à celui qui n’aurait pas été averti que Michel Serres serait absent. Pour la dernière fois.

Mai 2019


1 mai 2019
Comment ne pas renoncer à toute activité littéraire…
Un texte extraordinaire!

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2 mai 2019
C’est la première qui est venue m’adresser ses voeux.

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– Qu’appelle-t-on folie au fond ?

– Vous l’avez dit, folie c’est le contraire de la sagesse et de l’équilibre, de la normalité et de la raison, le contraire de l’économie, de la brique et du roc…

– Mais ça c’est la petite folie. Et la grande folie?

– Celle des asiles et des fous?

– Oui.

– C’est trop souvent une souffrance, une immense, une incommensurable souffrance. 

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5 mai 2019
Rendez-vous de la presse: Lisbeth Koutchoumoff et Michel Audétat se réjouissent de tous ces jeunes qui sortent de l’institut de Bienne… et d’un vieux qui s’est mis à écrire à soixante ans.

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13 mai 2019

Un arrosoir, une herse abandonnée dans un champ, un chien au soleil, un pauvre cimetière, un estropié, une petite ferme, tout cela peut devenir le vaisseau de ma révélation. Chacun de ces objets et mille autres pareils sur lesquels le regard d’habitude glisse avec une évidente indifférence, peut soudain pour moi, à n’importe quel moment qu’il n’est aucunement en mon pouvoir de provoquer d’une quelconque façon, prendre une valeur sublime et émouvante qu’il me semble dérisoire de tenter d’exprimer par des mots. 

Hugo von Hofmannsthal, Lettre de Lord Chandos (à Francis Bacon)

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NOVEMBRE EN TROIS TABLEAUX:
Une belle lecture de Novembre par Anthony Ramser dans L’Année du livre, l’Almanach numérique de la littérature contemporaine et du discours critique UNI Fribourg

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Tourne la dernière page de « Là-haut » d’Edouard Rod (1897). Découvre de belles pages sur Salvan, Emaney, Van d’en-bas et Van d’en has. Il évoque également la mainmise des investisseurs sur les hautes cimes. Voilà pourtant ce qu’il écrit à propos de ce roman:

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On ne va pas le cacher! 
Et puis Novembre est en bonne compagnie: José-Flore Tappy, Elisa Shua Dusapin, Pierre-André Milhit.
Merci aux libraires de Suisse romande et à l’Académie.

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Ainsi la maison est-elle moins l’asile où pénètrent les hommes que le réservoir inépuisable d’où ils se répandent. (Walter Benjamin)