Semble que les roitelets ne perçoivent pas le ridicule

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Cher Pierre,
Semble que les roitelets ne perçoivent pas le ridicule dans lequel ils sont plongés, eux et le maigre cortège de leurs courtisans, ou s’en satisfont sans se rendre compte que leur tête est en sursis.

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Il est dès lors agréable de rencontrer ceux qui ont su sortir de ce jeu mortifère. Joël est garde-forestier au pied du Jura ; dans une commune qui possède assez de bois pour qu’il n’ait pas à patrouiller ailleurs, il s’organise, travaille double en été, termine les coupes avant janvier, laisse les bostryches hiberner jusqu’au printemps. A lui la montagne, une semaine ici, une semaine là pour enseigner aux enfants le ski. Pour des clopinettes.
On accompagne ce matin le même groupe ; il me raconte, sur le télésiège, ce qu’il a fait, ses projets, les chênes truffiers qu’il va planter, le chemin didactique qui doit être réaménagé.
Il a renoncé, il y a peu, à un poste de choix dans l’organisation locale du marché du bois ; toutes les conditions qu’il avait mises en avant avaient été acceptées, mais un seul déplacement jusqu’à Aigle, un matin sur l’autoroute, lui a fait comprendre ce à quoi il serait confronté toute l’année et ce qui lui manquerait. Il a préféré une forêt d’un seul tenant, la variété et l’indépendance à la vanité des promotions. On a profité cette semaine de la sagesse de sa décision. Il faudrait ériger des monuments à la gloire de ces bénévoles – ils n’en veulent pas. Ce sont eux qui font voir les minuscules mouvements de ce qui aura fait la gloire de l’espèce, devenue arrogante en dépit du bon sens.

Jean Prod’hom

J’ai un faible pour le mauvais goût

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Cher Pierre,
J’ai un faible pour le mauvais goût, les stucs et les faux ; l’accordéon, les chantiers, les copies ; la poussière, le désoeuvrement et la neige de printemps. Ici à Crans-Montana, je suis gâté.

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Les employés rembobinent la tuyauterie et plient les canons à neige en espérant qu’il y en aura assez jusqu’à Pâques. On se retrouve au Petit-Bonvin pour pique-niquer.
Lorsque je m’apprête à redescendre, M. demande à m’accompagner ; on va rejoindre G. qui a passé la matinée en station. Je lui avais promis qu’on poursuivrait l’exploration des lieux. On part donc à trois jusqu’à l’hôtel du Parc. La fille du directeur, une Portugaise de Madère, nous accueille comme des navigateurs après leur voyage de circumnavigation, nous emmène visiter ce vieil hôtel qui semble vivoter : 5 chambres seulement – sur les 75 dont dispose l’établissement  – sont occupées ; elle nous fait voir une single et une double, au nord puis au sud, une double luxe, une junior suite et une suite royale au quatrième. Une seule aurait suffi, elles se ressemblent toutes, mais tout en haut la vue est belle.
Avant de partir, la propriétaire nous salue, le salon est vide, pas de pianiste, parquet de chêne et vue sur le lac ; et toujours ce silence que les occupations des hommes ne parviennent pas à recouvrir.
On devrait apprendre à ceux qui viennent après nous à sortir des sentiers battus, à leur montrer ce qu’on n’a pas eu le temps ou le courage d’explorer. Mais qu’on doive, comme on dit, gagner notre vie, la complique singulièrement.

Jean Prod’hom

Se réveiller à la montagne

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Cher Pierre,
Se réveiller à la montagne, avec pour seule tâche d’accompagner autour de midi un enfant au glacier de la Plaine morte, vous réconcilie avec le métier.

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En attendant, je décide de monter au Bella-Luy, ce sanatorium de luxe construit en 1931 pour ceux que la fortune n’avait pas épargnés de la tuberculose, malgré leur aisance. J’entre dans ce qui est devenu un hôtel un peu poussiéreux comme un client qui est depuis longtemps chez lui ; mais pas le temps de faire le curieux, je reçois un coup de fil de Véronique qui m’indique un changement de programme : G. s’est fait mal à un genou ; à moi de le récupérer en-bas Cry d’Er et de lui envoyer, par le chemin inverse, celui que je devais accompagner au glacier.
Je redescends à l’hôtel avec le blessé, la réceptionniste prend contact avec le médecin de service, rendez-vous est pris pour 14 heures 30. On mange notre sandwich dans le hall, quartier libre jusqu’à 13 heures, je propose à G. d’aller ensuite jeter un coup d’oeil au sanatorium valaisan.
Y pénétrer n’est pas difficile, s’approchent alors trois infirmières souriantes. Je leur fais mon baratin, Nicole nous ouvre les chambres du troisième dont les autorités valaisannes ont décidé de se passer. Nicole se plaint de la réorganisation des hôpitaux en invoquant les mêmes motifs que les enseignants: mauvaise évaluation des faits, éloignement du centre de décision, direction fantôme au plus haut niveau. On rigole parce qu’il le faut bien.
Les chambres sont exiguës, Nicole nous en fait visiter deux, l’une pour un seul patient, l’autre pour trois ; toutes les deux semblent avoir été abandonnées précipitamment, on cherche les signes qu’auraient laissés ceux qui ont fui. A la potence d’un des lits, deux mots sur un papier quadrillé déchiré : draps propres.
La structure de ces établissements est d’une extrême simplicité, balcon et couloir d’un seul tenant, entre eux une succession de chambres ; deux portes opposées, l’une vitrée l’autre pleine ; trois cages d’escaliers, deux aux extrémités du couloir, la troisième au centre.
C’est Anne-Marie qui nous fait visiter la salle d’opérations, mise hors service en 2007, on y pratiquait encore une opération de temps en temps, vraisemblablement pour la maintenir en usage. Sept ans ont passé, les instruments de contrôle et de régulation ont pris ce même coup de vieux que les imprimantes du même âge, massives, qui traînent au fond des bennes des déchèteries.
Je remonte avec G. au Bella-Luy, le réceptionniste nous raconte les différentes affectations de ce bâtiment, sanatorium de luxe, établissement de cures, racheté en 1945 par des Américains pour héberger des rescapés polonais des camps de concentration, hôtel depuis les années 60 : 35 chambres d’un seul lit, 15 de deux, le réceptionniste nous en fait visiter une. On se serait bien affalés dans les fauteuils du salon d’à côté la réception qui n’a pas changé depuis 1930.
Le médecin fait une radiographie du genou de G. Rien. On va fêter ça au café. Il regarde par la fenêtre, je devine ce qu’il pense. Oui, tous les immeubles du XXème siècle ressemblent à des sanatorium, et on aimerait parfois que nos vies ressemblent un peu plus à celles de ces tuberculeux qui passaient deux ou trois ans sur un balcon communautaire ouvrant sur les Alpes valaisannes, à lire et à se réjouir d’être vivants.

Jean Prod’hom