Fond qui restera blanc

DSCN5368

Si nous acquérons des savoir-faire, rédigeons des mémoires, lisons des modes d’emploi, si nous assurons les mises à jour et les révisions de nos parcs techniques, c’est pour être suffisamment outillés lorsque viendra le moment de faire demi-tour pour remonter par les galeries du langage aux abords du bing bang, jusqu’à la chape de silence dans laquelle les fers de nos édifices et de nos institutions trouvent leur ancrage. Condamnés toutefois à reprendre la pelle et la pioche quand nos outils sophistiqués s’avèreront inutiles pour saisir l’état d’âme qui nous animait lorsque nous avons décroché il y a un million d’années. Comprendre un peu de ce qui s’est passé, de ce qu’on a laissé au carrefour sans nous retourner, la frondaison à laquelle nos chevelures se mêlaient, le ciel et la terre dont nous sommes faits, les êtres chétifs que nous sommes restés et que les bêtes fuyaient déjà. On n’a pas avancé d’un pas.

Fond qui restera blanc.

Le présent est sans aspérité, sans le moindre bord auquel s’arrimer. Mais les appendices du passé et de l’avenir, l’un plein à ras bord, l’autre aussi maigre qu’une peau de chagrin, ont permis de réduire notablement l’étendue du présent, avec en bruit de fond le tintamarre des orgues de la raison orchestré par le dieu des Horaces.

Jean Prod’hom

Ecrire n'est qu'un toucher

DSCN5358

La grue de l’entreprise de travaux publics montre le sud sans y croire vraiment, les nuages plus décidés filent vers le nord, lâchent soudain à la verticale le grain de la côte atlantique. J’ai repris aujourd’hui un à un les tessons placés dans de vieilles casses d’imprimerie. Brouettées ramenées du pied des brise-lames de Bretagne. Les ai déplacés dans le meuble Bisley bleu rapatrié en août, jeté la paperasserie qu’il contenait. Laisser venir, sans aller contre.

Ces pierres domestiques ont même origine que les mots nés des fosses, brassées dans la même eau. Les reprendre une à une pour faire entendre leur respiration, la leur et celle des doigts qui les pincent. Double respiration, double opacité, même chantier. Faire entendre la mer, retrouver les mains qui les ont laissé glisser. Quelques mots nus, limpides et fuyants. Rien à endiguer, rien à ajouter.

Ecrire n’est qu’un toucher.

Jean Prod’hom


Sans qu'on s'en aperçoive

DSCN5369

Rien ne s’ouvre du dedans, un bouchon de cire assure la fermeture du dehors, recouvert par les restes du chant d’un vieux grillon. Il pleut. S’appuyer contre le rebord de la fenêtre et prolonger les heures qui s’empilent tout autour, avec l’odeur de la pluie mêlée à son claquement sec sur les feuilles des feuillus. Les enfants lisent à l’étage des bandes dessinées dans leur sac de couchage. Le tonnerre a fait éclater nos destinations.

Sans qu’on s’en aperçoive.

Ne rien troubler avant que la fatigue ne me jette de l’autre côté. Un café. C’est la fin de l’après-midi, rien à empaqueter, me coucher perpendiculairement à la pente pour ne pas être entraîné. Déferlement d’eau, pneus sur le bitume. Quelque chose de vivant pourtant fait la planche dans ce déluge.

Jean Prod’hom