Le grain moulu de trois mots

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Enseigner la ponctualité, la répartition des tâches, les lourdes charges, les conformations, les liens d’hospitalité. Ou les chemins de traverse, la désobéissance, la vie solitaire, la mauvaise herbe et l’impossible classification des champignons. Les deux.

C’est ainsi seulement que nos enfants nous tourneront le dos, sans tout comprendre, avec quelques images contradictoires, peu importe lesquelles, dont ils tireront des plans, un film ou une vie, et sur lesquelles ils reviendront un jour s’ils le veulent, pour infléchir le cours des choses et faire un peu de lumière sur ce que nous n’avions pas vu venir. Tenir haut la clé des champs.

Le grain moulu de trois mots.

Jean Prod’hom

Demain je n'aurai pas fini

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Lis aujourd’hui la cinquante-troisième lettre que tu as adressée à ta bien-aimée avant d’aller marcher dans les bois. J’aiguise l’arête qui donne à chacune d’elles l’équilibre de l’épi, suis les pentes jusqu’au bas de la page, remonte le dos blanc accompagné de ce que je ne comprends pas.
L’alléger encore, en replier les bords, la déposer plus loin, sur du papier ou sur un banc, et qu’un passant s’il le veut l’emporte pour redéployer d’hésitation en hésitation l’inachevé qui l’habite. Y retrouver tes pas, apercevoir les miens ou tracer une nouvelle voie.

Demain je n’aurai pas fini.

Seul au bord du lac un tesson dans la main. L’eau et le sable ont donné un visage à ces morceaux de la vaisselle du monde. Inutile désormais d’en appeler à l’archéologie ; oubliée la velléité de reconstituer le plat ou l’assiette dont ils proviennent. Je me satisfais de cet inachevé poli par l’eau et le vent, l’acte sans fin de la disparition. Je regarde ce soir quelques-uns de ces morceaux de paradis, apaisés.

Jean Prod’hom

Et loin dans la campagne


On arpente l’intérieur de volumes en creux,
on ne sait pas où est le bout de la nuit là-dedans.
(François Bon à Alain Veintstein, Du Jour au lendemain)

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Se réveiller à l’intérieur du sommeil, là où la nuit se retire et fait son lit. Y occuper tout l’espace, du choeur au berceau. Je m’affaire dans le ventre de cette cathédrale entourée d’une eau épaisse et noire dont je suis l’involontaire servant. J’entends alors deux ou trois mots en ronde-bosse oscillant sur un socle de pâte préverbale.

Un insomniaque orchestre mes rêves du dedans, tu y es peu présente. Je t’évite ainsi de me rappeler au réveil ce que j’y ai laissé. Je ne saurais te dire qui dort quand je dors, ni où tu es, nous ne logeons pas dans les mêmes quartiers. Mais lorsque je m’éveille dans le noir, j’entends ton coeur résonner tout à côté, derrière l’un des murs mitoyens des cellules de notre nuit.

Et loin dans la campagne, un hululement.

Jean Prod’hom