Où qu'on tourne la tête

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Où qu’on tourne la tête chacun s’affaire, dit la vérité, en négocie la forme et le partage, crépit à ses heures perdues les murs de l’asile qui abrite les strophes nées des convenances.

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Mais personne ne se satisfait de ces vérités-la, pas même l’artiste sous mandat. Il finit par reculer, le voilà dos au mur bien décidé à quitter le jardin du souvenir. Il dépose dans une corbeille d’osier sous le miroir ses clés, son porte-monnaie, ses recueils de proverbes, ses pensées. La fenêtre est ouverte, son oreille remue, il avance oblique comme un chien mouillé, plus rien ne le soutient. Il s’enfonce pourtant droitement dans ce qu’il ignore, fait feu de tout bois.
Deux mots suffisent, comme deux sapins dans les bois du Risoux dont le prolongement suffit à indiquer la direction, peu importe laquelle, pourvu qu’elle ne le ramène pas là où il croyait être. On l’aperçoit derrière la vitre, immobile, son esprit est bien loin, creuse des passages, erre dans les souterrains, taille des étoiles. Ni bruit ni secret, mais des constellations qui se multiplient, c’est comme un éclatement de la langue dont les morceaux se mêleraient au sable du fond de la mer, ce qui la porte et ce qu’elle porte, ce dont elle manque et qu’elle manque, ce qui se maintient invisible sur le rebord de la fenêtre et qui guette.
Ils sont nombreux ceux qui, dit-on, se sont perdus dans le Risoux, ils ne sont en réalité jamais revenus.

Jean Prod’hom

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C'est comme un buvard

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C’est comme deux gouttes d’eau qui tracent leur route sur la vitre d’un train, deux gouttes d’eau qui se frôlent, c’est comme le doigt de Dieu sur la corne de l’escargot, la naissance d’Adam à la Sixtine, la neige qui devient grise, ce qui rétrécit, ce qui grandit, les premières fleurs, le vert qui éclate de partout, les guerres coloniales, un foulard aux motifs floraux, la mémoire, c’est comme une larme, un buvard, la vague que boit le sable, c’est comme une goutte d’eau qui ne tient plus que d’une seule main à la gouttière, une hésitation qui s’attarde, un manège, la mystérieuse saison.

Jean Prod’hom

E-banking à l'école

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Dès la rentrée scolaire 2013, il sera demandé aux enseignants du canton de Vaud d’utiliser une application accessible depuis Internet permettant de gérer des données confidentielles. Ce logiciel, baptisé NEO (Notes pour l’Enseignement Obligatoire), devrait donc permettre à l’école de faciliter certaines de ses tâches en les centralisant, le transfert et le stockage des notes par exemple. Pour le reste on se perd en conjectures.
On peut toutefois indiquer la conséquence majeure d’une telle entreprise, la multiplication des précautions et des contrôles d’accès. C’est fait; on avertit en effet les usagers que l’accès à cette application et à certaines de ses données nécessitera une identification dite « forte », c’est-à-dire identique à celle proposée lors de l’ « e-banking ». Il faudra donc non seulement que les usagers montrent patte blanche en inscrivant leur prénom, leur nom et un mot de passe, mais il leur faudra encore fournir une troisième information provenant d’une carte matricielle distribuée annuellement ou de codes aléatoires transmis par téléphone portable.
On se demande bien s’il est judicieux, sachant la tourmente dans laquelle se trouvent les banques depuis quelque temps, de vouloir calquer ses actes sur un modèle qui a mis sous cadenas des bombes. A vouloir mettre sous clef des données dites confidentielles, on atteint dans des domaines qui ne le méritent pas, ou méritent bien autre chose, le comble de l’opacité.
Dans quelle mesure les notes scolaires devraient-elles être considérées comme confidentielles ? Parce qu’on doute de leur pertinence ? Parce qu’elles constituent de véritables agressions symboliques ? de petits crimes contre l’humanité ?

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Après l’ère du soupçon celle du secret. Nous voici résolument entrés dans celle de la confidence. Pas sûr que nous y gagnions au change.

– Qui es-tu ?
– Personne.
Oh ! les beau jours des identifications faibles !

Les confidences entrées dans des systèmes à identification forte, tôt ou tard y sont captives, tôt ou tard en ressortent, explosent par manque de place.

Les systèmes à données confidentielles doivent être nourris. Lorsqu’un champ est épuisé, il suffit de recycler de vieilles jachères et de rendre confidentiels le trèfle et le mouron.

Un jour, bientôt peut-être, toute parole – information, idiotie, argument – sera traitée du point de vue juridique comme une donnée confidentielle.

Pour terminer ceci : dans le livre d’histoire que l’école remet aux petits Vaudois, on lit à propos de Rodolphe de Habsbourg les lignes suivantes :

La première tâche qu’il entreprit fut d’éliminer un obstacle de taille qui avait pour nom Ottokar, roi de Bohême (…) Après sa victoire sur Ottokar, ses amis le poussèrent à faire le voyage de Rome pour recevoir du pape la couronne impériale (…) Il refusa. La réponse qu’il aurait faite à ces sollicitations donne à penser qu’il redoutait d’être l’otage du pape.
« Un jour, expliqua-t-il, quatre animaux furent invités à se rendre dans une caverne, sur une montagne. Tous firent comme on le leur avait dit. Seul le renard voulut vérifier si tous pouvaient ressortir de cette caverne. Aucun ne revint. Alors le renard prudent, n’y entra point ». (…)

Les autorités avertissent donc les petits dont elle a la charge de surveiller l’usage des boîtes noires dans lesquelles on entre mais dont on ne ressort pas. C’est bien, l’éthique est sauve.

Jean Prod’hom