La chanson des manilles et des mousquetons

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Une sacrée bagarre s’est engagée au-dessus du Catogne, surpris par l’attaque mais bien décidé à rester à l’écart ; habituelle pierre d’angle il se fait tout petit, l’affaire le dépasse. Des nuages, on les dirait tout jeunes, blanc d’oeuf et gouache liquide, s’attaquent alors aux Dents du Midi et brassent les dernières coulées d’aurore. La haute pression ne parvient pas à mettre au pas leurs arabesques, ils fanfaronnent un instant jusqu’à l’arrivée côté jardin d’une immense vague grise et molletonnée venue tout droit du golfe de Gascogne, qui déplume ces blancs-becs en les embarquant à sa suite. Ils se fondent alors dans l’édredon épais bourré d’embruns qui recouvre la vallée du Rhône de Genève à Martigny.

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Sitôt arrivé au Mont, je mets en ligne les informations sur les Inuit. L’année prend forme et les choses peuvent enfin commencer avec les nouveaux élèves de la classe 11, par la projection du film de Robert Flaherti au titre de petit livre pour enfants, Nanouk l’Esquimau – le titre anglais Nanook of the North l’est moins –, carrefour aux innombrables destinations : le film documentaire d’abord et Jean Malaurie, mais aussi le Passage du Nord-ouest et son histoire, la question climatique, les batailles qui ont fait rage et qui font rage encore dans l’Arctique. La Guerre froide n’est pas terminée.
Opération analogue avec les élèves de la classe 6 autour du film de François Truffaut, L’Enfant sauvage, et le texte du Docteur Jean Marc Gaspard Itard (15 ans en 1789), Mémoire et Rapport sur Victor de l’Aveyron (1801 et 1806), une patte d’oie qui nous permettra d’aborder par la bande le siècle des Lumières, après Jeannot et Colin (1764) de Voltaire, la Déclaration d’Indépendance américaine et la Révolution.
Quant aux élèves de la 9, je reste aux aguets sans quitter une route de moyenne altitude, conventionnelle, de largeur usuelle sans danger apparent. Prendrai pas de risque pour l’instant.
Je reçois dans l’après-midi un mot de quelqu’un que je croise régulièrement depuis une trentaine d’années. Ce serait devenu un ami si nous nous étions vus plus souvent, mais le travail et la famille nous ont tenus à distance. Nous avons marché une ou deux fois ensemble, dans les Alpes je crois, je ne me souviens plus exactement où, il préférait la bicyclette. C’est lui, si je me souviens bien, qui m’a fait découvrir Henri Calet. Nous nous sommes rencontrés à Grignan un jour d’été de l’année passée, – ou la précédente le temps passe si vite –, nous avons été un soir voisins de table sur la terrasse du restaurant du théâtre de Vidy, c’était l’anniversaire de Louise ou d’Arthur, Dimitri le fils avait fait le funambule sous un chapiteau. On se croise quelquefois sur Facebook, il passe parfois sur ce blogue. Et voilà qu’il me propose de travailler avec lui pour un job qui ne manque pas d’intérêt. C’est son ironie, son rire, sa retenue qui me poussent à lui répondre sur le champ. On va donc peut-être se voir plus souvent, je le souhaite, et on ira marcher. Pour la bicyclette c’est moins sûr que je sois partant. A ce propos, tiens ! voilà un poème d’un petit frère de Calet.
 
Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,
Au bout d’un corridor fermé de vitres en losange,
On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches
Et se pulvérise à travers les feuilles d’un jardin,
Avec des éclats palpitants au milieu du pavage
Et des gouttes d’or – en suspens aux rayons d’un vélo.
C’est un grand vélo noir, de proportions parfaites,
Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d’une bête
En éveil dans sa fixité calme : c’est un oiseau.
La rue est vide. Le jardin continue en silence
De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse
Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.
Parfois un chien aboie ainsi qu’aux abords d’un village.
On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.
La bicyclette vibre alors, on dirait qu’elle entend.
Et voudrait-on s’en emparer, puisque rien ne l’entrave,
On devine qu’avant d’avoir effleuré le guidon
Éblouissant, on la verrait s’enlever d’un seul bond
À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,
Et lancer dans le feu du soir les grappes d’étincelles
Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion. 

Image 1Jacques Réda, …«La Bicyclette» in Retour au calme, 1989

Lorsque je longe le couloir sud du collège, il me semble entendre le cliquetis des haubans et des étais, le battement des halebas, des écoutes, focs et grandes voiles, la chanson des manilles et des mousquetons, le chariot sur le rail de déplacement, le tiraillement des cordes dans les chaumards et les taquets, le va-et-vient hésitant des manivelles oubliées sur des winchs, ça sent le large et le port. La vue par les grandes baies vitrées des classes porte ouverte ne dément pas cet air du large. On est bien sur le quai, j’aperçois mâts, têtes de mât et girouettes dressés immobiles dans le ciel blanc, avec de l’autre côté du pont une vieille bâtisse. À peine un rêve, pas de vent, ce sont les innombrables tubulures des échafaudages et leur accastillage qui soutiennent mon hallucination acoustique et la dalle du deuxième étage du nouveau bâtiment scolaire, bien loin de l’océan.

Jean Prod’hom

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Aimer la grammaire

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Le temps s’est réchauffé, on annonce plus de 20 degrés cet après-midi, je lance pourtant un feu dans le poêle qui s’éteindra certainement dans la journée. Le bois qu’Arthur a rentré hier me rappelle qu’il me faut en commander deux stères, les vendangeuses sont en fleur, quelques roses éclosent. Au Mont une petite pelleteuse retourne la terre autour de la première Danseuse, la réalité se rapproche dangereusement du plan des architectes, le rêve n’est bientôt plus qu’un rêve.

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Au collège, le responsable informatique m’indique que le nouveau meuble dont l’établissement a fait l’acquisition il y a peu pour ranger et transporter les ordinateurs portables ne porte pas le nom de porteur de portables comme je l’écrivais hier, mais de classe mobile. Je fais une petite recherche sur internet en rentrant et j’apprends que le Mobile Classroom de chez Bretford, qui nous accompagnera au Mont désormais, traduit en français par classe mobile, s’appelle aussi classe nomade, c’est plus joli mais assez retors. Grâce à ce meuble d’un peu plus de 70 kilos et moins de 1800 euros pour ranger, protéger, charger et transporter 20 ordinateurs, l’élève pourra rester fixé à sa chaise et le monde défiler sous ses yeux. C’est donc fait, le portable se comporte désormais comme un ordinateur fixe et condamne définitivement l’élève à faire le cul de plomb, l’enseignant fera le reste, il poussera le service-boy au joli nom de classe nomade pour enchaîner l’élève immobile aux effigies et aux soldats de plomb.
Le soleil claire l’herbe haute qu’il me faudrait faucher, mais je renvoie à demain ce qui peut attendre. Poursuis dehors la lecture du Plateau de Mazagran d’André Dhôtel. A Rigny il y a un salon de coiffure, celui que Charles Crevain souhaiterait remettre à son fils Maxime qui ne montre guère d’enthousiasme. Comment ne pas songer à Philippe Didion qui tient une rubrique Poil et plume dans ses Notules dominicales de culture domestique. Je recopie un long extrait où il en est question.

Le lendemain Maxime se leva tôt pour balayer le magasin (Crevain ne fermait pas le lundi mais le jeudi). Ce qui avait le plus d’importance à ses yeux, ce jour-là, c’était la splendeur de l’automne. Les ondées avaient nettoyé les rues pendant la nuit, et maintenant le ciel était encore traversé de nuages dont la débandade obscure rendait l’azur plus vivant. Dans les glaces du salon de coiffure, Maxime voyait passer ces nuages qui alternaient avec le soleil.
Il balaya mécaniquement, rinça les trois cuvettes, puis envoya torchon et balai à la volée au fond d’un placard.
– Tout cela m’est bien égal, dit-il enfin.
– Qu’est-ce qui t’est égal ? demanda Charles Crevain qui venait de descendre l’escalier.
– Ça m’est égal d’être coiffeur, ou juge de paix ou marchand de peaux de lapins.
– Sans doute, il y a de plus mauvais métiers, dit Crevain.
– Mais je pense que cette histoire de coiffure ne durera pas, précisa Maxime.
– Je tiens à ce que cela dure, m’entends-tu ? déclara Crevain.
– Je veux dire qu’un jour ou l’autre nous nous retrouverons peut-être au Paradis et que la coiffure peut mener au Paradis tout aussi bien qu’autre chose.
– Très certainement, répondit Crevain déconcerté.
Le premier client du matin entra : c’était Verdot, le voisin qui tenait la quincaillerie. Il fut suivi bientôt par Steille, le marchand de vaisselle, autre ami de Crevain. Lorsque le greffier Caron survint à son tour, la conversation allait bon train, dominant les éclats des coups de ciseaux et les murmures du rasoir. Toujours les mêmes rengaines : après le subtil exercice de langage qui consistait à apprécier la qualité exacte du temps qu’il faisait, ce furent des généralités sur l’avenir de la jeunesse : « Eh bien, Maxime, tu succéderas à ton père. Moi, quand j’étais jeune… » Tout cela pour tâcher de provoquer chez Maxime je ne sais quelle protestation qui eût dévoilé son vrai jeu. Maxime regardait l’automne scintiller dans ses ciseaux et sur les robinets de la boutique. Automne irremplaçable et inoubliable. Il se sentait heureux, et lorsque la matinée se termina sur le
presto d’un shampooing il jura qu’il ne travaillerait pas l’après-midi.

Je cherche à comprendre pourquoi tous les récits d’André Dhôtel me déroutent à chaque instant. Mais lorsque j’essaie de suspendre ma lecture pour y voir un peu clair et fixer les raisons de mon trouble, rien ne tient, le texte part en morceaux, Maxime, Charles, Juliette, Gabriel, Emma radotent, tout est invraisemblable, ne tient à rien ou à des mots insensés, à des phrases sans queue ni tête, tout s’évapore et il ne reste rien, sinon une espèce de dégoût envers ces personnages pour lesquels je me suis pris d’amitié, des êtres de papier, sans consistance, contradictoires, légers. Un enfant de 10 ans oserait à peine. Et pourtant.
C’est qu’il n’existe aucune volonté chez l’Ardennais de faire tenir ensemble l’immense variété des choses et des discours. Aucune volonté de déléguer au narrateur le pouvoir d’y voir tout à fait clair, quand bien même il s’y essaie parfois. Ce sont alors de brèves éclaircies ou de mauvais présages, mais jamais au grand jamais le narrateur ne prend définitivement la main sur l’affaire, il le fait ici ou là pour dérouler un décor pauvre et immense derrière lequel les personnages pourront reprendre leur souffle, des forces, du repos, avant de les remettre à la nécessité ou au hasard, de les laisser prendre un peu d’avance, dire et faire n’importe quoi, et de feindre qu’il en est toujours allé ainsi, et qu’on ne peut que les suivre pour le meilleur et pour le pire. Et lorsque l’affaire va trop loin ou que les personnages lui échappent, avec le risque qu’ils fassent l’école buissonnière ou même disparaissent, le narrateur convoque d’autres personnages, imprévus, qui surviennent pour mettre un peu d’ordre ou un peu plus de ce désordre qu’ils partagent avec lui. Tout est à recommencer de manière plus essentielle encore, si bien qu’à la fin tout le monde a tenu ses engagements à tort et à travers, sans que personne ne soit assuré de leur teneur, parce que le désir de vivre est plus puissant que toute promesse, qu’il nous faut rejoindre un pays qui s’ouvre sous nos pas comme la mer et que, quoi qu’il en soit, tout finit en déroute parce que personne n’a jamais été dans le secret des dieux.
C’est le dernier des sept de la première série, il y en aura trois encore, Arthur le copie en fin d’après-midi à tous les temps, c’est le verbe aller. Il sait bien qu’il y en aura d’autres, il grogne avec le sentiment qu’il fait cet exercice chaque année et par tous les temps. Mais est-ce un exercice ? Il se demande si c’est bien utile, je me le demande aussi, n’y a-t-il pas d’autres voies pour saisir l’ensemble des formes verbales et le système qu’elles constituent ? N’y a-t-il pas une manière de goûter à la grammaire réputée rébarbative, d’aller à l’essentiel sans lequel ce qui en découle est incompréhensible ? Un petit livre indique la direction, il s’appelle Aimer la grammaire.
J’envoie l’extrait du Plateau de Mazagran à Philippe Didion.

Jean Prod’hom

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Une pastèque éventrée

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Une pastèque éventrée à la lisière du bois, des champignons écrasés et très loin le chant d’un coq. Ne sais pas très bien comment interpréter ces signes. M’étends un bref instant au soleil sur l’un des bancs la Moille au Blanc. Renonce finalement à consulter les entrailles de l’une des tourterelles qui s’envolent du champ de maïs couleur moutarde.

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Téléphone au retour à un cabinet dentaire de Moudon pour prendre rendez-vous avec l’hygiéniste. La secrétaire me fixe un rendez-vous, mais celle qui s’occupait de moi n’est plus dans la maison. Elle me demande d’attendre un instant, consulte ses fichiers, hésite, me propose enfin Carole si, bien sûr, le samedi me convient. Tout ça sonne bizarre, le cabinet aurait-il changé d’affectation ?
Prépare un travail sur la Mine des Roches jusqu’à l’arrivée des filles. On mange dans la véranda, il y fait meilleur que dedans où le feu mal nourri puis oublié toussote. M’attaque ensuite au travail sur les Temps modernes avec une efficacité qui m’étonne moi-même, sans parvenir toutefois à le mener jusqu’au bout.
Il me faut accompagner Lili et sa camarade à Curtilles, il est 16 heures, le ciel est légèrement cintré et le bleu suit sa courbe. Elles vont faire une balade à cru sur les hauts du village. Je profite de cette heure pour passer de l’autre côté de la Broye : Cremin, Forel-sur-Lucens, Villars-le-Comte, puis rentre par Neyruz et Oulens. Trouve un banc à l’entrée de l’écurie avec le soleil dans le dos. Lili consulte avant de partir le tableau des locataires du manège et choisit le poney qu’elle souhaite monter la semaine prochaine, elle écrit avec une craie Tipex sur le tableau noir, un poney qu’elle n’a jamais monté.
Sandra et Arthur partent faire un tour après le repas. Louise est fatiguée mais souhaite embrasser sa mère avant de s’endormir, Lili se plaint de son fessier mais persiste et lit pour la seconde fois Mon poney et moi. Lorsque Sandra et Arthur rentrent à 20 heures, seule une mince lueur parvient à se glisser sous la nuit, puis une ombre, et bientôt plus rien.

Jean Prod’hom

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