C'est un temps d'oie

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C’est un temps d’oie propice à la sortie des champignons. La pluie fait des ronds de socières autour des foyards, les gouttières débordent. L’eau attend que les champignoneurs soient trempés jusqu’aux os, et rentrés, pour cesser, tout redevient silencieux.

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Il y a des jours qui se donnent tout entiers dès le réveil, ouverts sur tout et sur rien, avec pour seule promesse de ne pas nous fausser compagnie. Chacun d’eux est comme un grand cercle dans lequel il nous est offert d’aller en tous sens sans qu’on n’ait rien à achever puisque tout l’est, au pas, d’où les heures sont absentes et où tombe la pluie. On s’invente pour passer le temps des loisirs étriqués, des occupations qui n’engagent à rien, et lorsqu’on n’a plus rien à faire, lorsqu’on a emprunté toutes les allées et contre-allées, la nuit tombe. On s’avise qu’on a réussi à passer dedans désoeuvré ce qu’en d’autres circonstances et si souvent on passe naïf et à côté ou sourd et par-dessus. Le cercle s’écoule alors par le trop-plein, nous abandonne soulagé au seuil de quelque chose après quoi nous nous pressons et au-delà de quoi s’ouvre la nuit. C’est le second grand cercle auquel nous invite le sommeil, grand laminoir d’où sortent les barres profilées de nos rêves. Nous sommes les habitants d’une ellipse, sous la juridiction successive de deux foyers, celui du jour et celui de la nuit, chacun d’eux étire ce que l’autre rassemble, l’un est occupé par la terre, l’autre par rien.

Jean Prod’hom

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Chemise jaune et cravate rouge

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Chemise jaune et cravate rouge, réveillé depuis longtemps, il s’appelle François, il l’annonce au micro en souhaitant la bienvenue aux membres du club qui fait sa sortie annuelle. Il ne dira plus rien de la journée.

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L’un des deux organisateurs prend la parole à son tour, les participants pourront en raison de leur petit nombre visiter à la fois le musée du fer et les grottes de l’Orbe, ou le fort Pré-Giroud. Et les amateurs de pêche assistée pourront sortir du bassin de la pêcherie la truite qu’ils mangeront à midi. Des nappes de nuages fins comme des suaires flottent sur le Jura. Le ciel est dégagé ailleurs, ça donne des ailes, la femme du président est assise à côté de la secrétaire, Michel et son amie passent auprès de chacun et prennent les inscriptions.
François chausse ses lunettes à soleil à la sortie du tunnel de Bruyère et tourne la tête à l’ouest, le lac s’allonge, il a beau se pencher, il ne le voit pas dans toute sa longueur. Il aurait voulu être pilote d’avion, ça ne s’est pas fait, ça ne pouvait pas se faire, alors il rêve. Le caissier est assis à côté de sa femme, ils vivent accrochés à un ancien malheur qui les soude, ils ne veulent surtout pas en rajouter. Les enfants au fond du car s’agitent à l’idée de manger ce qu’ils pêcheront, le car peine sur la semi-autoroute qui mène à Vallorbe. On devine l’Orbe dans le pli noir qui entaille les bois, c’est l’automne, les frondaisons bouronnent.
– Il y a toujours ces bus qui ont une allure dérisoire.
– Et ces pilotes si gentils et polis.
Le fer et la fonte, une fois les graisses et les huiles épongées, ont la douceur des chatons, moelleux, doux, presque chauds, personne ne l’aurait cru. Thomas est penché sur les mains blondes de la demoiselle de la forge qui manie le fer de ce qui lui portera bonheur, une miniature de cheval trempé, il relève ses lunettes qu’il cale sur le front, on entend des cloches, il n’y a plus grand monde dans le musée du fer et du chemin de fer de Vallorbe, un troupeau de vaches fleuries descendent de la vallée de Joux. La responsable de la caisse et sa voisine fument une cigarette en papotant à l’entrée du musée.
– J’aime pas les films qui finissent mal.
– C’est la désalpe.
– J’aime pas les films qui ne finissent pas.
– Plus d’herbe.
– J’aime pas les films où on cherche la fin.
– Moi c’est les moulins, j’aime les roues à aubes.
Ils mangent près du canal des truites en papillote, des tables ont été dressées tout au long. Pas le temps de faire cette sieste que le vin blanc et le soleil et le bon sens exigeraient pourtant, il faut continuer cette partie de plaisir, la moitié du groupe descend dans les grottes de l’Orbe, une vieille dame d’un certain âge invite les autres à emprunter les 150 marches qui les conduit au fond du Fort de Pré-Giroud, une taupinière construite entre 1937 et 1940 qui n’a jamais servi. La vieille dame chante les veillées d’armes, le courage des soldats, beaucoup parmi les participants tombent dans le panneau et compatissent, du coup la vieille rajeunit et en rajoute, le doute est interdit sous le portrait du général Guisan, on ne plaisante pas. Pas de photo s’il vous plaît, il y a peut-être des espions parmi vous, il faut le savoir, savoir se taire, on nous a volé une collection d’armes qui a une grande valeur, il faut respecter la hiérarchie et le passé, tout est sous clef ici et chacun a sa responsabilté personnelle. La vieille a des galons, huit ans qu’elle organise chaque jour des visites pour des petits groupes, toujours très disciplinés, dit-elle, elle y est pour quelque chose. Trois fois une heure et demie, et puis une heure pour ouvrir les lieux, une autre pour les verrouiller le soir. Elle porte le numéro 91 sur l’épaulette de sa veste militaire.

Jean Prod’hom

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Architecture scolaire

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Passe dans le nouveau bâtiment scolaire dans la matinée. Des camions livrent des cartons remplis de matériel scolaire, c’est-à-dire de boites vides, de tiroirs, de placards, d’étagères, des éviers aussi.

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Au pied de l’imposante rampe d’escaliers, les concierges de l’établissement discutent avec les délégués de la commune, les architectes et les maîtres d’état des produits à utiliser pour le nettoyage et l’entretien des sols, des meubles, des mains courantes, de la cage d’escalier,… L’oeuvre des architectes est sur le point de passer aux mains des concierges qui peinent à se représenter ce que les premiers ont mis dedans. Leur moment de gloire est court, commencera alors une bataille perdue d’avance.
Le chantier se termine, ça grouille de partout, maîtres, employés. apprentis, tâcherons et artisans, il y a le bruit d’une ponceuse, d’une perceuse, le couinement d’une égoïne, mais c’est le silence qui domine. Belle image de la formation, les gens se croisent en compagnons, tous à leurs affaires, immense loft sur le point de se métamorphoser en élégante prison, serrures et passes, bobinettes et autorité.
L’histoire, la culture, l’école sont des sursis, c’est ce que nous ont appris René Girard et les institutionnalistes, elle est de ne pas être encore, d’être ce qu’elle devient. On a tout faux, il faudrait tout faire pour qu’elle ne colle pas à son image, il n’y a pas de conditions initiales, nous sommes vivants et affamés de connaissances lorsque nous sommes tout juste en équilibre.
Il y a dans l’architecture, dans la construction quelle qu’elle soit, un étrange moment où les architectes et les usagers se taisent dans l’équilibre d’un long silence, au moment même où ce qui devrait commencer est sur le point de se terminer, et ce qui devrait se terminer se prolonge indéfiniment On aimerait que ces moments durent et tiennent à distance les plaintes des utilisateurs de n’avoir été ni consultés ni écoutés, celles des architectes de n’avoir été ni compris ni respectés.
Dehors, des ouvriers remplacent la conduite d’eau chaude du chauffage qui n’a pas été, contrairement à ce qu’ont colporté les rumeurs, écrasée par les lourdes machines de chantier, mais simplement rongée par l’âge.
Il est 17 heures sur la terrasse du Central, à côté un homme de mon âge, il croit me connaître, c’est un peu vrai finalement, nous sommes tous les deux sous le soleil, il fume une gauloise bleue sans filtre, j’en fumais. On se salue, je me lève et rentre.

Jean Prod’hom


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