Il y a Allonzier-la-Caille

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Il y a Allonzier-la-Caille
le petit monde de la poésie
les centres d’entretien
il y a le poison de l’hypocrisie
les raclements de gorge
la faute dont on espère le pardon
il y a la délocalisation de la bêtise
les barges
les prés de fauche

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La compagnie de fourreurs Révillon Frères – concurrente de celle de la baie d’Hudson –, qui a établi des postes de traite sur le territoire des Inuit a financé la réalisation de Nanouk l’Esquimau que Flaherty a réalisé en 1922.
J’ai appris cet après-midi qu’en 1948 c’est au tour de la Standard Oil Company de produire Louisiana story que Flaherty tourne avec Richard Leacock. Extraordinaire film dans lequel un jeune Cajun, prince des eaux du marais de Petit Anse Bayou, un crapaud sur le coeur et un raton laveur en laisse, accueille avec le sourire les derricks d’une entreprise de forage. Il s’appelle Alexander Napoléon Ulysse Latour.
Et parce que j’ignore ce qu’ils savaient, et qu’ils ignoraient ce que je sais aujourd’hui de ce qui est advenu de ces régions du monde, ces deux films de Flaherty font voir comment le rêve ensemence le réel et le réel réoriente le rêve jusqu’au cauchemar. Le documentaire, dès le début de son histoire, a débordé sur le récit sans passer par la propagande, même si des géomètres ont tenté d’endiguer le mélange en fixant des limites et en construisant des doctrines, rien n’y a fait.
Si les frères Révillon et la Standard Oil Company ont accepté de mettre Flaherty sur le coup, d’introduire ce loup inoffensif dans la bergerie en produisant ses films, ce n’est pas parce que les fourreurs et les compagnies d’exploitation de pétrole se savaient responsables de ce qui allait se passer aujourd’hui dans l’Arctique ou en Nouvelle-Orléans, mais pour témoigner à leur insu que les crapauds cachés dans la chemise et les sourires au bord des lèvres ne suffisent pas à enrayer l’exploitation de l’homme par l’homme.
L’histoire de Nanouk, de l’homme d’Aran ou d’Alexander Napoléon Ulysse Latour est aussi actuelle que celle du Grand Meaulnes et de tous ceux par la grâce desquels les domaines mystérieux tout à la fois disparaissent et reviennent.

Jean Prod’hom

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Indépendant de soi-même

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Etre assez indépendant de soi-même pour ne pas se retirer avec l’assurance que nous savons où mène ce qu’on laisse en partage, ne pas économiser non plus ses forces, batailler, reprendre. Mais renoncer à la fin, bien avant d’y parvenir, et laisser l’énigme aller de l’avant. Laisser donc à d’autres le soin de faire la lumière ou l’obscurité sur ce qu’on n’a que partiellement éclairé ou qu’on a jeté plus avant dans la nuit. Et recommencer.

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Colman Tiger King | L’Homme d’Aran | Robert Flaherty

Ceux qui se sont réveillés à 2 heures du matin ne sauraient certainement pas dire d’où provenait toute l’eau qui tombait sur les tuiles des maisons du Riau avec la régularité de la pluie. Je me suis rendormi avec le souci des gouttières qui débordent et qu’il faudrait nettoyer. J’ai proposé hier au mousse de me donner un coup de main, échelle, corde et baudrier. Il fait encore nuit lorsque je boute le feu aux petits bois du fond du poêle.
Un chauffard me brûle la priorité au débouché de la route de la Goille sur la route de Lausanne. Je klaxonne et lève les bras au ciel, c’est que j’ai 4 enfants avec moi, des enfants qui ne m’avaient jusque-là jamais vu en colère contre un inconnu. La promenade que j’entame avant huit heures avorte avant la Mussily, il pleut assez fort pour que je rebrousse chemin.
Visionne L’Homme d’Aran que Robert Flaherty, d’origine irlandaise, réalise entre 1931 et 1934 après avoir lu l’ouvrage de Synge sur les îles d’Aran. Les premières et les dernières images de cette ode à la vie primitive sont étonnantes et nous interrogent sur les progrès du truquage au cinéma. Flaherty filme en effet une tempête au cours de laquelle des hommes et une femme manquent de mourir à chaque instant. S’il y a bien montage, on ne voit pourtant pas comment Flaherty s’y est pris pour ne pas mettre en danger ses acteurs. Je relis les pages que Nicolas Bouvier consacre à ce film dans le Journal d’Aran pour en avoir le coeur net.

Quand il eut enfin réuni son plateau : le père, la mère, le fils et les équipages des «curragh», Flaherty leur fit prendre des risques qui paraissent aujourd’hui invraisemblables. et que ses «acteurs» par défi et bravade acceptaient en grommelant. Plus le temps était fort, plus il voulait tourner. Dans une séquence terrifiante de tempête où l’on voit la mère, cheveux défaits, se jeter dans les vagues énormes pour sauver son mari dont le bateau vient de chavirer sur lui, elle – une comédienne sauvage et superbe – frôla la noyade d’un cheveu. Il est impossible de voir aujourd’hui ces images sans penser qu’elles ont été truquées : elles ne l’étaient pas ; ce naufrage n’était pas prévu.
– Je m’en souviens bien, dit le père, j’étais là, j’avais un petit rôle de figurant à mi-hauteur de la falaise. Nous avons tous dévalé sur la plage, voyant ce qui se passait. Cela non plus n’était pas prévu. C’est miracle que ce film se soit terminé sans mort d’homme. Cette femme, Maggie – la mère – vit toujours. Elle ne quitte son lit que deux heures chaque matin et ne veut plus voir personne. Elle pense que la terre entière l’a vue dans cette minute d’agonie et qu’elle a été grugée. En tout cas elle ne veut plus entendre parler de cette histoire.

Nicolas Bouvier nous en apprend, d’autres bien bonnes sur ce film, mais il m’aura aussi fait voir ce qu’il ne décrit pas ou peu, pour autant que je m’en souvienne : les colères de l’océan qui fascinent Flaherty et qui font couler dans les pentes tourmentées des falaises, lorsque la vague se retire, des torrents de diamants sur la pierre nue.
Prépare à manger pour les filles qui vont arriver. Le soleil a écarté les gros nuages gris du matin mais ne parvient pas à s’imposer, il reste à l’affût derrière le second rideau blanc poussé vers le nord-est, je remets une bûche dans le poêle. Fais une partie de Catane avec Louise avant de la mener avec Mylène et Lili, dans la précipitation, à l’arrêt de bus, le jeu ne me convient pas. Reprends la lecture du Plateau de Mazagran jusqu’au retour des filles. Je conduis à 4 heures Lili à Curtilles, les nuages n’en finissent pas de filer, mais en rangs moins serrés si bien que le bleu et le soleil se mêlent au cortège. M’installe sur la terrasse du Café fédéral de Curtilles et poursuis ma lecture du Plateau que je termine aussitôt rentré. La Broye charrie de lourdes eaux. On mange, les enfants se couchent, on ferme les rideaux.

Jean Prod’hom

S'exproprier du cercle des heures

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Se maintenir dans le grand cercle du jour sans que pèsent trop les fines chaînes qui nous y attachent, ni nous en plaindre. S’affairer comme il se doit, au risque de tout oublier, en gardant un oeil sur quelques-unes des faiblesses du grand théâtre dont nous sommes les figurants, en aucun cas se faire les alliés des alliances mesquines, des connivences défensives, des engagements de circonstance, des arrière-boutiques, du compte des actifs et des passifs. Et s’il se peut, sortir chaque jour avant que la nuit n’emporte tout, s’exproprier du cercle des heures qui se ressemblent et réunir dans un creuset pour les faire fondre la succession des représentations auxquelles on croit dur comme fer lorsqu’on est dedans, tirer les rideaux et ouvrir la porte sur l’étendue qui suppose tout le reste, ramasser comme autrefois des morceaux de terre cuite en rêvant de pouvoir reconstituer le service du Jeudi saint ou noyer ses songeries dans le filet d’eau d’une fontaine. Non, plus large, le pourpre et l’échappée belle, dérouler son pas en sortant la tête. Mais où ?

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Il pleut la majeure partie de la journée. Fais le grand tour avec Oscar après avoir travaillé une bonne heure avec Arthur sur des exercices de français. Deux heures seront nécessaires encore après le repas. On l’encourage à changer ses méthodes et à anticiper un peu plus. Il n’est à l’évidence pas le seul responsable, mais celui-ci, on renonce à le chasser. Tant qu’à faire et s’il se peut, tirons bénéfice des mauvaises comme des bonnes situations.

Jean Prod’hom

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