N'aurai pas vu grand chose

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N’aurai pas vu grand chose tout au long de la journée, l’alignement des élèves dans les classes excepté qu’il m’est toujours plus difficile d’accepter. Et pourtant dehors le ciel est bleu et la chaleur ardente. Les architectes, bien sûr, répondent à l’air du temps, mais qui donc leur demande de réaliser des bunkers pour culs-de-plomb ? Le lobby des vendeurs de matériel scolaire ? Il faut savoir en effet que les tables – qui semblent lestées de plomb – coûtent plus de 700 francs la pièce. Tout cela semble normal, c’est dans le budget, mais je m’étonne qu’on ne trouve pas un sou pour mettre une tablette ou une liseuse à la disposition de chaque élève, libre alors d’aller de son côté.
A ce propos, j’ai voulu commander aujourd’hui 27 exemplaires du Derborence de C.F. Ramuz. Payot Lausanne m’indique sur son site que l’ouvrage est indisponible dans les éditions Poche Grasset & Fasquelle (13 francs 90). Je vais voir ailleurs. Amazon n’en a que 6 exemplaires en stock (9 francs 20). Pas suffisant, il m’en faut 27 ! Une solution, se tourner vers l’édition numérique. Le Derborence de C.F. Ramuz est en effet disponible chez Grasset digital au format epub, à un prix qui varie de moins de 7 francs à plus de 10 francs.
Mais peut-on décemment demander aux parents des élèves de faire cet achat si leur bambin ne dispose pas d’une liseuse ou d’une tablette ?
J’ai commandé en désespoir de cause 27 exemplaires de Où es-tu de Marc Levy qu’Amazon a en stock. Il nous faut repenser au plus vite la page A4, le livre, la table, la chaise, la classe, les bâtiments scolaires, et bien sûr l’école. Mais quand et avec qui ?
Je n’aurai pas atteint des sommets aujourd’hui, je m’en rends compte ce soir en jetant ces notes. Petite journée donc rythmée par des ratés, d’avoir oublié au Riau le pique-nique que je m’étais préparé pour midi et dans une classe l’appareil de photos qui ne me quitte pas. Je mange donc orphelin sur la terrasse de la Châtaigne et me contente de mon iPhone.
Je ne tarde pas à 15 heures 30, fais quelques photocopies pour mercredi et rentre. Arthur et Sandra travaillent en bas en silence, je sors avec Oscar.
En direction du bois situé au nord du pré de la Moillette, un bois où autrefois les chanterelles d’automne pullulaient. Trop sec aujourd’hui. M’assieds dans l’herbe et lis la seconde partie de L’Ardent Royaume, m’étonne que Grasset qui met en vente cet opus au format epub ne s’offre pas un correcteur pour ajouter un espace entre des mots soudés pour des raisons que j’ignore. Ces accouplements contre nature se comptent pas dizaines et dérangent passablement la lecture.
Longe la lisière d’un champ de maïs, rien de dépasse, à l’image de ma journée.
Françoise est à la véranda, les cheveux flambant neuf, le sourire dans tous les sens, la retraite semble ne pas l’effrayer. Les filles rentrent d’Oron avec Suzanne, le maître a donné à Louise une masse de travail qui la réjouit. Lili est plus discrète sur sa leçon de piano. On mange dans une agitation propre au premier jour de la semaine, une agitation à laquelle le sommeil donnera la seule réponse sensée

Jean Prod’hom

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Rêve à l'aube

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Mauvais rêve à l’aube, je passe un examen en même temps que certains de mes élèves et sur le même sujet. A l’inverse d’eux j’ai tout oublié, autant les livres sur lesquels on va m’interroger que ce que je croyais savoir. J’essaie sans succès d’éviter cette épreuve vers laquelle je suis inexorablement conduit. J’entre les mains vides dans un local qui a l’allure d’une salle de tortures, l’examinateur m’attend très loin au fond de la salle, il a l’allure d’un prêtre, c’est Daniel Christoff, ce prof de philo qui avait tenu à me remettre le prix Nessler au terme de mes études universitaires avec les mots suivants : pour l’indépendance de sa réflexion philosophique. Savait-il que l’indépendance qu’il croyait déceler dans mes travaux était d’abord liée à mon incompréhension, voire mon incompétence. Voilà donc où cette affaire m’a mené, à en savoir aujourd’hui moins que hier. Lorsque j’aperçois des philosophes je passe au large, bien au large, évitant de m’expliquer sur tout cela. Je me réveille avant que l’étrange individu ne m’interroge. Libre enfin, les mains dans les poches mais les poches vides, condamné à recommencer.
Fais un grand tour sous le soleil, puis très vite à l’ombre. Trouve un foyard pour remplacer les épicéas dont la résine a laissé des traces sur une grande partie de ma garde-robe devenue irrécupérable. Lis la suite de L’Ardent Royaume, attentif à cette topique des voix – des perspectives et des tonalités – qu’articule une voix muette, la voix narrative qui les conduit en un tiers lieu, en une simultanéité jamais atteinte, imaginée, qui n’appartient peut-être qu’à la musique et au réel.
Je constate qu’Oscar a trouvé son bonheur ailleurs, une voisine lui donne des biscuits par poignée. Faudra trouver une solution pour éviter qu’Oscar fasse une crise d’identité ou un conflit de loyauté devant la double orientation de son éducation.
Etude cet après-midi, les enfants font leurs devoirs de la semaine prochaine accoudés à la même table, ils vaquent à leurs occupations ensuite, je fais une tarte, Arthur réveille son blogue qui dormait depuis deux mois, lui trouve un nouvel identifiant et lui joint un beau slogan Le petit campagnard | Coupons du bois et passons l’hiver. Louise, elle, baigne Oscar. On décide de préparer un apéro pour le retour de Sandra prise dans les bouchons de la vallée du Rhône. En attendant son retour on va faire un grand tour en forêt, on tente une éducation collective d’Oscar, il y a à faire encore, pas sûr qu’il comprenne l’essentiel. Sandra rentre enchantée de Saint-Luc, à neuf heures les enfants sont au lit.

Jean Prod’hom

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CVI

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– Oh ma petite Louise, tu as encore tout le temps, tu es toute verte, pas encore mûre.
– Ben toi t’es jaune et t’es fané.
– Pas fané mais déjà fané, corrige Lili.
– C’est débile, dit Louise, si t’es fané, t’es déjà fané, c’est logique.

Jean Prod’hom