Dans un transat au soleil

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Dans un transat au soleil, lecture ce matin des dernières nouvelles du Harem en péril de Rafik Ben Salah, qui dit dans un entretien avec je ne sais plus qui, que sa rencontre avec les textes de Ramuz avait été importante, en ce sens que celui-ci lui avait donné le courage nécessaire pour inventer une langue, sa propre langue. Cette présence de Ramuz, on la perçoit dans ce recueil publié à L’Âge d’homme, dans l’avant-dernière nouvelle par exemple, intitulée Le taxi ou l’agneau :
Quant aux filles, elles disaient : ouah ! Tu verras, esquissant le geste par quoi on dit l’opulence, et qui consiste à brasser l’air du bras, allant du bas du corps vers le sommet de la tête, poussant le geste latéralement, aussi loin que possible, la main ouverte, les doigts écartés ; tu verras, ma soeur, tu verras !
Lis la quatrième de couverture de L’Invasion des criquets de terre avant de retourner auprès des miens. On part dans les bois, les enfants sur leur vélo par le refuge de Ropraz jusqu’au village. On entend de loin les vrombissements des motos de la course de côte. Lorsque nous arrivons la manifestation s’achève.
Lili, Oscar et Sandra remontent immédiatement par la Moille Cucuz, je reste avec Arthur et Louise pour assister à la parade finale. Je n’y trouve guère d’intérêt, les enfants non plus. On remonte donc, je ne me presse pas, le mousse et Louise ont pris les devants.
Les températures ont chuté, les pluies ont nettoyé les poussières laissées par l’incendie des jours passés, le soleil a fait son retour, quelques gros nuages jouent à saute-mouton avec les licornes qu’ils dessinent dans le ciel. La conjugaison de ces phénomènes conduit à un abaissement sérieux du niveau du ciel sans qu’on craigne toutefois qu’il nous tombe sur la tête et, tandis qu’il s’évase, on se demande bien pourquoi il nous faut retourner à la mine demain matin.

Jean Prod’hom

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Ramasse les sardines

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Ramasse les sardines que les enfants ont laissé traîner autour des deux tentes qui se dressent dans le jardin depuis quelques jours et qu’il est temps de remettre dans les soutes. Humides, je les étends au soleil qui revient.
Sandra et les enfants sont descendus au marché. Pars une grosse heure dans les bois avec dans la poche des nouvelles écrites par Rafik Ben Salah. Lis assis sur une souche Présomption, la sixième de ce recueil intitulé Le Harem en péril – j’en ai lu cinq hier. Des histoires dont la substance semble tirée d’une rubrique de faits divers d’un journal local d’Afrique du Nord, mais que le narrateur déplie, faisant voir les paralysies qui en sont l’origine et les traditions avec lesquelles le désir doit traiter pour rester un instant en vie, avant d’être précipité dans l’une ou l’autre des grandes tragédies.
C’est la langue de ces nouvelles qui emballe, à la fois la substance ténue et le lecteur. Une langue polymorphe, qui fait entendre des langues de toutes provenances qu’un flux incessant de trouvailles lient les unes aux autres, une langue en déséquilibre qui s’invente à chaque pas, euphorique ici, déceptive là, une langue qui se moque des genres et des styles – qui fait feu de tout bois et qui se reconnaît en cela –, une langue dans laquelle le réel n’a pas le dernier mot, une langue légère saturée d’échos, de couleurs, d’accents. Les accents de la Montage aux deux Cornes, ceux des banlieues, des mégapoles, la langue des baroudeurs, une syntaxe par moments vieille France, des petits bonheurs lexicaux, une rhétorique joyeuse, des cascades à la Cendrars, des leurres.
C’est de la littérature comme on dit, celle qui traduit dans la langue écrite les grands récits que les analphabètes racontent pour donner à entendre ce qu’on n’entendrait pas, les vies minuscules qui veulent elles aussi leur part de tragédie, la vie des pauvres qui préfèrent mourir plutôt que d’être humiliés.
Plie au retour les deux tentes, – un peu de l’été se glisse dans les plis –, je les réduis au garage, les hirondelles rôdent bas. Sandra va faire un tour avec Oscar et Louise sur son vélo, je réunis les listes des élèves que j’accueillerai lundi pour la première fois et ceux que j’ai quittés en juillet. Décide des premières activités de l’année sans y croire encore vraiment.
C’est curieux comme à la fin d’août le soir tombe bien avant la nuit, il faudra attendre encore un peu pour qu’elle nous enveloppe. Je regarde le film que Basile Sallustio à consacré en 1981 aux Mentawai sur lequel j’ai mis la main hier. Un film VHS SECAM, un format qui a mal vieilli. Qu’une bibliothèque universitaire n’ait pas obtenu une version numérique ou le droit de numériser ce type de film avant sa mise hors d’état étonne. Un film extraordinaire pourtant. On descend tous les cinq au village écouter Repris de justesse sous la cantine de Corcelles. A moi demain les dernières nouvelles du Harem en péril de Rafik Ben Salah !

Jean Prod’hom

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C'est cher payé

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Les principes sur lesquels reposent notre système scolaire engendrent aujourd’hui plus de problèmes qu’ils n’en résolvent, des complications idiotes qui l’affaiblissent chaque jour davantage. On s’en défend en invoquant la nécessité interne, les obligations externes. la tradition. Or il ne s’agit que d’une impuissance conjuguée à un manque de courage, j’en suis.
Les forces déployées sans compter par les enseignants trouvent leur foyer dans une fidélité aveugle au principe d’égalité sous toutes ses formes et dans une obéissance forcenée en l’impératif de justice. Plutôt que de prendre la chose par l’autre bout, on plâtre et replâtre une affaire qui se lézarde, les mailles du grillage se multiplient, on diminue le diamètre des fils qui lâchent à la moindre pression sans qu’on ne rêve jamais plus à l’école buissonnière, mais au contraire à la circonscription de nouveaux quartiers surveillés d’une prison équipotente à l’espace lui-même, dans lesquels on aurait le choix de se soumettre tout entier ou n’être rien.
J’ai vécu ce matin la première conférence des maîtres de l’année scolaire. J’aime ce moment où sont annoncées les formules qu’on entendra désormais, ainsi l’expression temps de répondance qui remplacera bientôt le mot de délais. Il y a toujours aussi quelques acronymes tout frais qui dissimulent dans le sourire qu’ils provoquent la visée des nouvelles institutions qu’ils désignent, celle de parasiter et d’étouffer, comptabiliser et contrôler l’aide dispensée autrefois librement.
Une révolution est annoncée ce matin, les élèves n’auront plus l’obligation de chausser des pantoufles dans l’établissement. Il était temps. Mais il eût fallu aller plus loin encore et leur imposer le port des bottes pour qu’ils n’hésitent pas à brasser la boue dans laquelle traînent les pépites de la connaissance.
Remonte à midi au Riau promener Oscar, mais ne trouve pas la clé que Louise et Lili auraient dû laisser sur une poutre lorsque Michel est venu les chercher après notre départ. Je crochète donc la porte de la véranda, avec succès, fier d’ajouter à ma carte de visite le titre de monte-en-l’air. Oscar lui n’en mène pas large, il vomit au détour du refuge de Ropraz les champignons auxquels il a imprudemment goûté. Il avance au pas avant de se remettre à trotter sans trop s’éloigner. L’automne n’est pas loin non plus, des feuilles isolées jaunissent, celles des trembles, rouges même quelques feuilles de merisier, les plantins et les orties colonisent les bords de chemin. Mais les pluies de ces deux derniers jours ont donné de la vigueur aux prairies dans lesquelles les vaches font un festin sonore.
Redescends au Mont pour une demi-heure, une rencontre était prévue avec quelques collègues qui enseignent le français, on prend la décision de se voir bientôt, c’est déjà quelque chose. Fanny m’aide à contacter Dorigny, c’en est une autre, le film sur les Mentawai est à ma disposition à la BCU.
Il me faudra une grosse heure pour arriver à la Cure où je fais une halte comme je me l’étais promis, fais quelques photos. Le douanier à qui je m’adresse regarde passer les véhicules, il a l’oeil triste, vous savez, c’était un village qui possédait trois bars, plusieurs hôtels, tout ça n’est qu’un souvenir, nous étions à l’ouvrage, les grosses prises ici c’est terminé, à tel point que l’hôtel à côté du poste-frontière est devenu un centre de détention pour les demandeurs d’asile, des Tamouls partout, après plus rien.
Arthur est très content de sa semaine, des moniteurs et des camarades. Ils se sont échangé leurs adresses et comptent bien se revoir l’année prochaine. Ils sont allés grimper au Pont, à la Dôle, à Saint-Cergue, Arthur est monté en tête, a appris mille et une choses auxquelles je ne comprends pas grand chose.
On s’arrête à Dorigny au retour, j’embarque la cassette VHS contenant le documentaire sur les hommes-fleurs d’Indonésie, les Mentawai. Je ne pourrai en disposer que quatre jours, huit si je fais une prolongation. Quoi qu’il en soit, je vais devoir le ramener sur place, c’est cher payé. A quand une mise à disposition de ces documents sur le Web ?
Jeremy apporte en fin d’après-midi l’ancien piano électrique dont il se servait avec Repris de justesse, on le place dans la chambre de Lili.
La nuit est tombée. Sandra prépare ses cours de physique, Arthur regarde un James Bond, les filles se sont endormies.

Jean Prod’hom

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