Pierre est mort

P1100951

Des nuages mélangés à de la colle de poisson s’échappent des doigts du ciel et se mêlent aux abats d’une bête sans nom. Et si le soleil ne revenait pas ? Je pars avant tout le monde, il pleuvigne.
Tandis que les hirondelles volent bas, se regroupent, s’agitent, des brouillards sournois finissent leur course, pour la première fois cette année, à Sainte-Catherine, dans les prés de Bressonne et à Mauvernay. On annonce des chutes de neige à moins de 2000 mètres en fin de semaine.
Durant les jours ouvrables, la route qui me conduit à la mine me nourrit, je me goinfre avant de m’activer pour autrui, sans lever la tête sur autre chose que ce qu’on ne cesse de placer sur ma route depuis que je suis né.
Sitôt arrivé au Riau, je me rends compte que j’ai oublié mon portable et ramassé par inadvertance les clés de Murielle. Ne me reste qu’à faire un aller et un retour que je prolonge jusqu’à Lucens pour déposer le vélo d’Arthur dont les freins à disque ne répondent pas comme il le voudrait. Je pense à Pierre, à Blaise, à tous ceux que je ne vois plus et avec lesquels j’ai fait les 400 coups.
Pierre est mort, l’avis qui tient lieu de faire-part a été publié dans le journal local par sa mère et son père, auxquels s’est joint le psychiatre qui l’a accompagné une bonne partie de sa vie. Pierre est mort à son domicile, il avait 58 ans. On se retrouvera demain à Pully.
Je lis au bas de l’avis de décès ceci, en italique : On ne combat jamais le Mal de manière directe ou indirecte, mais on fait des progrès dans le bien. Je crois comprendre le sens de ces mots. Mais qui parle ? Et à qui ? Pierre est-il mort pour moi ?

Jean Prod’hom

P1100893 P1100896
P1100937 1037F8B7AF088191262AA8E9E87D3ECF
P1100939 P1100944
P1100955 P1100923

Une douzaine d'hirondelles sont alignées

P1100848

Le petit matin a découpé les chaînes des Vanils et des Muverans au cutter, sans accroc, en suivant un modèle bien connu au Riau.
J’accompagne les enfants à mon tour, il est 7 heures 30 lorsqu’Arthur monte dans le TL pour Moudon, 7 heures 40 quand les petites prennent le bus scolaire vers chez les Burdet. Je remonte au Riau et emmène Oscar pour une grande boucle, par le refuge de Ropraz, le chemin aux copeaux, la Moille au Blanc où je rencontre au volant d’un tracteur un jeune homme. C’est B. qui est de retour après deux années d’apprentissage dans la campagne fribourgeoise puis bernoise, longues années loin d’ici, dit-il, content de retrouver ses amis. Ça fait désormais deux bras supplémentaires sur le domaine, qu’il dit lorsqu’on se quitte. L’esprit des lieux attendait son retour, ça se voit, pour se poser, sitôt rentré, sur ses épaules, dans ses yeux et le long de son sourire.
Une douzaine d’hirondelles alignées sur un fil font leur toilette, remuées par des mouvements dont elles sont avec leurs voisines à la fois les causes et les conséquences, ode à l’équilibre précaire. S’envolent toutes soudain avant de revenir à plus de vingt, elles reprennent leur pas de deux, étrange ballet sur la corde raide, bientôt quarante avant de disparaître comme un nuage d’étourneaux. Le voyage pour l’Afrique est pourtant encore loin.
J’entends les filles un peu avant midi, elles ont faim. La pause est courte puisqu’elles redescendent à pied jusqu’à l’arrêt de bus, c’est la première fois.
Autre rencontre cette après-midi, celle de François Bon et Jean-Christophe Bailly, ils évoquent avec la voix qui est la leur la persistance de ce qui n’aura jamais été tout à fait, qui non seulement ne disparaît pas de nos paysages mais nourrit encore par après, sans jamais finir, l’énigme qui fait tenir ensemble le tout avec le tout, et nous avec, où qu’on soit. C’est ainsi que se fabrique l’histoire, je crois, l’autre histoire.
L’éphémère laissé pour mort engendre sans compter des rejetons qu’il convient tout à la fois de ramasser et de déposer à l’avant du chemin pour attester d’une voie auprès de ceux qui viennent en second, comme des premiers de cordée, mais aussi pour leur signifier qu’il est encore temps de donner ses lettres à ce qui serait sans cela demeuré dans l’insignifiance.
Des étourneaux font un conciliabule sur l’épicéa de chez Maurice avant de disparaître eux aussi comme un nuage d’hirondelles. Lis avec peine le Plan d’études romand, mes yeux se ferment, je n’y puis rien, trop c’est trop. Rien de bien nouveau dans le fond, mais l’ambition démesurée de vouloir tout dire.
Les filles rentrent et mangent une glace avant de faire leurs devoirs. Elles descendent ensuite au bas du hameau rejoindre une amie. Vais chercher Arthur à l’arrêt TL, content de sa journée, mais avec un chagrin que Sandra devinera lorsqu’elle rentrera, il mange quelques biscuits, écrit un texte pour son blogue qu’il a laissé de côté tout l’été. Les entraînements de trial reprennent à 18 heures, il y va peu décidé mais y va. Je reste seul avec les filles qui ont renoncé à chercher un terrain d’entente et se chamaillent. On mange quand même, vais chercher Arthur à Ropraz, Sandra rentre de Vufflens où elle a participé ce soir au deuxième des quatre cours obligatoires de dressage à Vufflens.
C’était mon deuxième jour au fond de la mine, pas besoin d’imaginer la suite, je la connais, le soleil va se faire rare, il ne faudra pas rater ses rendez-vous.

Jean Prod’hom

P1100855 P1100843
P1100876 P1100869
P1100874 P1100879

N'aurai aujourd'hui eu à me mettre sous la dent

P1100802

N’aurai aujourd’hui eu à me mettre sous la dent qu’un peu de fierté, celle de m’être levé à 4 heures du mat’, comme à 16 ans, sans que mes paupières ne me le reprochent à 10 heures ou que mon humeur ne me le fasse payer à midi.
Retiendrai au détour des Croisettes que les bâtiments scolaires ne sont pas les seuls exemplaires de l’architecture bunker. Me souviendrai en outre des trois vieilles jouant aux cartes sur la terrasse de l’Université à Dorigny, sous un parasol. Pour le reste aurai passé par-dessus cette journée comme sur un dos d’âne, sans jamais avoir eu la présence d’esprit de poser un pied sur la lune, ni mon regard sur rien. Tout cela fait bien peu, je le concède.
J’aurai aperçu pourtant quelques embruns, de loin : des sourires auxquels je ne m’attendais pas, des visages reposés, de l’énergie à revendre.
Et j’ai appris que le Ienisseï est un fleuve de Sibérie – que Khadija a traduit avec bonheur par l’expression  : Je ne sais pas.
Arthur, Louise et Lili sont revenus enchantés de l’école, c’était jour de rentrée, on sait nager une fois pour tout, n’est-ce pas ? Mais c’est une journée qui aura passé comme une parabole, sans moi.

Jean Prod’hom

P1100808 P1100809
P1100827 P1100839
P1100817 P1100811