Les becs cueilleurs de maïs

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Il fait encore nuit lorsque je tire Oscar de son panier, il retrouve son enthousiasme au-dessus de la Mussily, court comme un dératé. Les becs cueilleurs de maïs ont fait leurs premiers passages sous la Moille-au-Blanc, il pleuvigne. Près du ruisseau les silhouettes des chevaux de Mylène et des veaux de Jean-Paul inquiètent.
Au Mont, les tractopelles comblent le fossé qui sépare les fondations du second ouvrage des palplanches, qui seront retirées au cours de la semaine prochaine. Des ouvriers ont fixé les panneaux de coffrage de quelques-uns des murs porteurs du rez-de-chaussée, ils y coulent du béton.
Je fixe de mon côté quelques principes avec les nouveaux élèves de la classe 11 qui ont démarré leur journal quotidien. Ils devraient y retrouver, lorsqu’on se quittera en 2015, 1665 des innombrables événements, choses, petites choses, grandes choses, avec lesquelles ils auront eu à faire. Ils ont aujourd’hui pour consigne d’aller en chercher trois dans leur mémoire, de la veille, les trois qu’ils souhaitent, mais en n’utilisant pour les fixer aucun des pronoms de conjugaison.
Je poursuis avec les élèves de la classe 6 la présentation des institutions fédérales suisses et la place de l’initiative populaire dans la vie politique de notre pays, son acceptation tant par la majorité du peuple que par la majorité des cantons. Ils comprennent, je crois, l’importance du système bicaméral dans un état comme le nôtre, fortement décentralisé, constitué lui-même d’états, petits et grands, aux pouvoirs étendus. Il s’agit de comprendre aussi que chacune des dispositions constitutionnelles se veut un compromis équilibré entre la nécessité de disposer d’exigences minimales au niveau fédéral et le respect des compétences et de l’indépendance cantonales. C’est ici seulement que le bicamérisme trouve son sens. A quoi bon deux chambres dans un état aussi centralisé que la France ?
C’est en lisant Fred Vargas – Un peu plus loin sur la route – avec les élèves de la 9 que je prends conscience que ma vie oscille entre deux conceptions : une partie de go que je serais en train de jouer en posant sur le damier des pions dont je ne connaîtrais pas les effets à long terme, une partie de go terminée depuis longtemps déjà dont j’essaierais de comprendre la genèse. Je lis la vie que j’écris, j’écris la vie que je lis.
Remonte au Riau, photographie les tessons trouvés hier entre Pully et Lausanne. Plus de café, pas de pain et gros mal de tête, je descends à la Migros d’Epalinges. En profite pour faire un saut au cimetière et photographier les arrosoirs. Cherche la tombe de ma grand-maman maternelle, Hortense Rossier née Troillet, morte en 1966. Elle n’existe plus, la concession n’a pas été renouvelée. Je retrouve par contre celle de son mari mort en 1975. Les voici donc séparés une seconde fois, jusqu’au non-renouvellement de la concession de Louis Rossier, ils se retrouveront alors nulle part, s’il y a de la place, ou au ciel s’il le concède. Je vérifie encore que les tombes de papa et de maman sont bien là et je crois reconnaître sur les stèles de granite, dans l’écriture industrielle de leur prénom et de leur nom, de leurs dates de naissance et de mort, leur propre écriture. J’ai l’impression alors que leur vie demeure tout entière dans ces épitaphes. Et les tombes des inconnus qui les séparent l’un de l’autre donnent la dimension secrète à la fois de leur vie individuelle et de leur amour.
Michel et Lucette mangent ce soir à la maison, on se couche tard.

Jean Prod’hom

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Pierre nous a lâchés

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Il n’y a de place dans nos discours que pour les absents. Les orateurs de cet après-midi le savent d’autant plus que Pierre est mort. Quand ? Nul ne le sait, car personne n’est là lorsqu’il le faut, le réel prend tôt ou tard l’allure d’une parabole, Pierre est mort seul.
Les deux premiers orateurs ont donc parlé de l’absent, mais à côté comme d’habitude On écoute Pink Floyd et ça rappelle de bons souvenirs. Le troisième, c’est le pasteur, pas un mot sur Pierre, il ne l’a pas connu, alors il saisit l’occasion pour faire un peu de théologie, une théologie agressive, personne ne s’y attendait. Il lit des extraits de l’évangile de Marc où il est question de Pierre, c’était cousu de fil blanc.
Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il les conduisit seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux; ses vêtements devinrent resplendissants, et d’une telle blancheur qu’il n’est pas de foulon sur la terre qui puisse blanchir ainsi. Élie et Moïse leur apparurent, s’entretenant avec Jésus. Pierre, prenant la parole, dit à Jésus: Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. Car il ne savait que dire, l’effroi les ayant saisis. Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix: Celui-ci est mon Fils bien-aimé: écoutez-le! Aussitôt les disciples regardèrent tout autour, et ils ne virent que Jésus seul avec eux. (Marc 9, 2-8)
Par un tour de passe-passe dont je ne repère pas toutes les finesses, l’homme de couleur habillé de blanc transfigure notre Pierre en son Pierre. Personne n’y croit vraiment mais il s’obstine, avant de lâcher un peu de lest en citant un agnostique catholique, Umberto Eco. Trop tard.
On est invité à passer entre le cercueil et la famille. Difficile de rendre les honneurs aux vivants et de dire adieu au mort en même temps. Je jette un coup d’oeil à la photo de Pierre jouant de la guitare, hilare, posée sur le cercueil. Je ne parviens pas à imaginer la chose qui est dans la boîte noire, je regarde alors la photographie du gaillard qui n’en finit pas de rire depuis le début de la cérémonie et je ris moi aussi.
L’employé des pompes funèbres arrête la circulation sur l’avenue C. F. Ramuz et le corbillard s’en va, phares allumés, au crématoire de Montoie. On reste sur le pas de la porte de l’église de Chamblandes comme des cons, avec le sentiment que Pierre nous a un peu lâchés et qu’il a pris d’un coup une sérieuse avance. Pour certains d’entre nous la route est peut-être encore longue, on se retrouve donc, pour patienter et prendre un peu de force, au Restaurant du Port de Pully.
Le lac est proche mais les tessons sont rares. J’en trouve quelques-uns en mauvais état.
Dans le parc de la propriété Verte Rive où Guisan est mort en 1960, Vincent Desmeules expose une dizaine de sculptures, fers fins hagards, herbes de rouilles rongées, feux éteints figés, ruines ravalées, petits enfers perdus dans la verdure. A chaque fois la même question, comment faire tourner autour d’un objet un espace sans bord ? N’est-ce pas aussi inconcevable qu’écouter la radio au milieu de l’océan ?
M’arrête en remontant devant la forge de Ropraz où Vincent Desmeules réalise ses travaux, fais quelques photos avant de descendre au Mélèze. Arthur monte dans la voiture, la nuit tombe, les filles sont au lit.

Jean Prod’hom

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Il y a la fermeture du canal de Suez

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Il la fermeture du canal de Suez
le craquement des boiseries
l’école des cosaques
il y a les supérettes
les draps qu’on pliait tous les deux
les grosses cylindrées
il y a la chasse à la perdrix
les concertations de rentrée scolaire
l’odeur de la poudre

Jean Prod’hom