A.16

L’homme d’autrefois – j’entends celui du paléolithique – ne disposait d’aucune des voies du réseau actuel de communication qui, concédons-le, lui auraient facilité la tâche lors de ses pérégrinations le long des saisons. Condamné à aller de l’avant, il entamait chaque jour la plante de ses pieds sur le silex mélangé à la terre, se déchirait les mains pour saisir les mûres dont le sang se mélangeait au sien. Aucun talus pour s’asseoir, goûter aux baies et reprendre son souffle, aucune saignée à travers bois pour intercepter le gibier. Je l’imagine un bref instant, exténué, rêver à ce peu de temps qui indubitablement lui manquait pour rêver un peu de sédentarité.

Voici qu’aujourd’hui l’homme dispose d’un réseau illimité de routes et de chemins, sur mer, sur terre et dans le ciel, qu’il utilise pour prolonger sa vie chez soi avec les siens, près du feu, domestication et clos, réserves et provisions qui lui assurent sa subsistance. Il rêve pourtant aujourd’hui encore au temps qui lui fait défaut pour quitter vraiment sa demeure et vivre ce que ses ancêtres sans attache devaient à la fin avoir en horreur. Lorsqu’il part, c’est aller-retour.
Les choses sont ainsi faites que l’homme du néolithique – c’est-à-dire l’homme d’aujourd’hui – emprunte pour quitter sa demeure les chemins qui le ramènent irrémédiablement chez lui, il n’en sort pas. Il lui faut désormais, autant pour demeurer dans sa demeure que s’en aller, faire d’autres rêves qui ne relèvent ni de l’aménagement du temps ni de celui de l’espace. Ces rêves n’ont qu’à peine commencé, mais on peut cependant déjà prendre acte du fait que la terre que l’on habite en la parcourant en tous sens et le temps qui nous est octroyé nous laissent la bride sur le cou : notre demeure est peut-être celle qu’on rejoint en la quittant, celle qui ne nous retient pas et dont on se rapproche un peu en la ressaisissant depuis l’ouverture de là-bas.

Jean Prod’hom

Eclairer le ventre de la nuit

Elle me dit alors qu’une seule ambition l’habitait encore, celle d’allumer les modestes feux qui éclaireront demain, peut-être un peu, le ventre de la nuit, celle d’y avancer sans avoir été l’obligée de personne, comme nous le faisions autrefois, Michel, François et moi sur le gué que nous établissions par-dessus l’été, celle de fournir une ancre aux récits dont nous sommes les passants hébétés. La nuit se refermait à chaque pas derrière elle et l’océan demeurait inentamé à l’avant de sa coque. Elle naviguait avec l’assurance qu’elle buterait un jour contre un de ces hauts-fonds cachés dans la nuit – qui sont autant d’appels – et sur lesquels l’un de ses proches, elle l’espérait, aurait à préparer le feu qu’un autre allumerait pour éclairer ceux qui viendront après nous.

Jean Prod’hom