Dimanche 18 décembre 2011

Le froid et l’obscurité à même la rue, les lèvres bleues, tombeau usé ceint d’un vilain tablier, c’est une mauvaise journée pour ceux qui n’ont plus rien, bien froide et bien misérable, la faim creuse leur mine. Pauvre petite ! La neige aux belles boucles virevolte autour de son cou depuis la veille, elle est assise dans un coin, immobile et affaissée sur elle-même, le froid l’a saisie et accompagne ses mauvais rêves. Elle ne bouge pas sous l’avant-toit, au travers duquel souffle le vent, paille et chiffons inutiles, elle regarde les gouttières. A côté un grand poêle de fer blanc abandonné, orné de boules de fer et surmonté d’un couvercle, une boîte d’allumettes vide. Mais qu’y a-t-il donc ! Une lueur s’effondre, l’oie de glace saute de son plat et roule sur le plancher, des images montent, montent le long des vitres épaisses, ce ne sont que des étoiles qui tombent en gesticulant.
Plus loin, entre deux maisons aux façades aveugles se faufile une nouvelle et froide matinée. On a retiré les échelles du ciel, le froid et l’obscurité s’avancent sourire aux lèvres… Sur le muret un tas, morte, morte de froid à l’aube. Petit cadavre en paquet posé sur le muret.

La Petite Fille aux allumettes, Hans Christian Andersen
Théâtre du Jorat
Mise en scène : Gérard Demierre

Jean Prod’hom

Tempête à Treyvaux

Dieu, ce beau mirage, écrit Michel Bavaud dans un ouvrage que je n’ai pas lu, récemment paru aux Editions de l’Aire. Le vieil homme précise sur les ondes qu’il l’a aimé et qu’il a servi son église de tout son coeur. Il proclame aussi dans les quotidiens locaux que Dieu n’existe pas. Ça me dit naturellement quelque chose, mais quoi exactement ?
Son intelligence préoccupée n’en pouvait plus de faire le grand écart avec Rome et ses sacrements, trop c’est trop, Michel Bavaud a décidé de rapatrier sa foi attachée à une figure de papier. La confiance qu’il avait placée crédule en Dieu, il la place désormais en l’homme seul. Difficile pourtant de faire sans la figure à laquelle l’homme est resté fidèle tant d’années, alors il s’indigne, se met en colère, exprime une rage qu’il a tôt fait de regretter, oh la solitude. D’avoir brisé la sainte alliance sans être un militant du grand soir n’est pas sans dangers : Michel Bavaud est rejeté tout autant par les athées – pourquoi tant de temps ? – que par ses compagnons de route qui le condamnent aux enfers.
Dieu, ce beau mirage est la confession d’un laïque engagé au service de Rome, l’histoire de la conversion d’un déçu de Vatican II, modérateur du synode diocésain chargé de mettre en oeuvre les décisions du Concile : rien, aucune avancée, un recul plutôt. Cessons donc de prier, agissons et mettons notre foi en l’homme : liberté, égalité, fraternité en lieu et place des trois vertus théologales. La raison a définitivement gagné la partie. La Bible ne tient pas debout. Vive la République !

Si les conversions (comme les dépressions) sont de petites tempêtes individuelles qui inquiètent toujours un peu les proches – comment nos amis se remetteront-ils de la négation et nieront-ils cette négation ? – ce sont elles également qui conduisent les hommes à reconsidérer les vertus de l’agnosticisme – seul mot qui supporte les affixes de la folie –, à suspendre leurs certitudes, à mettre entre parenthèse les dichotomies pour guetter ce qui s’établit loin des principes, dans la traîne qui glisse sur les choses comme la neige de la mariée, là où persiste l’hérésie, mystère auquel il est inutile de demander grâce. Ne pas choisir, ou choisir à peine, en guettant ce qui est sans le saisir autrement qu’avec les noms qui passent et qui vous emmènent parfois à la verticale du paysage.

Jean Prod’hom

Il neige même dedans

Les chutes abondantes de la nuit ont rejointoyé les pentes du ravin, le barbelé des clôtures a disparu, les pièges se dérobent, on oublie même les morts. Un bruit d’étoffe fait taire toute velléité de sortir dans cette copie flamboyante du sommeil, il neige dedans. Les récits se sont tus, l’avant et l’après recouverts par une épaisse couche de neige. Il faudrait peut-être faire un pas dehors, mais que feras-tu dans cette immense salle d’attente ? Pas bouger, maintenir le pouls au ralenti jusqu’à la nuit que tu aperçois, trou noir autour du filet d’eau et le merle près de la haie. Tu rêves alors, pour durer encore un peu, à la rose de novembre et aux fruits du sorbier.

Jean Prod’hom