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Vous pénétrez dans ces lieux avec l’étrange sentiment que, sitôt arrivé, il sera déjà temps de les quitter. Alors vous ne vous y installez pas, vous faites quelques pas qui ne vous rapprochent et ne vous éloignent de rien. Vous avez beau chercher, personne ne se dresse nulle part dans ce bâtiment à l’ancre. Les préposés au nettoyage sont vraisemblablement sur le qui vive, mais ils se font invisibles en attendant leur heure. Vous êtes bel et bien en transit, dans un espace sans loi apparente où l’on entend bruire la rumeur d’une autorité, en transit entre rien et rien, c’est ce qui fait le charme des lieux. Les individus que vous croisez sont là depuis toujours, comme des statues de sel dans un décor de papier mâché.
Le désordre et les accidents ont été éradiqués, il ne peut rien arriver, il n’est jamais rien arrivé dans ces lieux hormis quelques dépressions, des accidents cérébraux, des révolutions intellectuelles, des conversions idéologiques, bref rien de bien visible.

Aucune plaque commémorative, on les installera plus tard, lorsqu’on en aura terminé avec ce qui n’a pas commencé. Entre temps on vient prendre un rendez-vous ou un verre, faire une sieste entre deux trains, parcourir un livre. Avec le souci bien compris que tout soit comme au premier jour pour que demain se prolonge comme hier, pour de bon, à moins qu’on ne continue ainsi. Personne n’est surpris de ne pas s’étonner de l’état des choses, on s’habitue vite, sans compter qu’il n’est pas désagréable qu’on vous ignore comme si vous n’étiez pas, qu’on ne vous demande rien. Vous ne savez pas vous-mêmes ce que vous pourriez bien demander, et à qui. Vous vous asseyez pourtant, le temps se glisse à vos côtés et tout s’écarte d’un bon mètre : l’air libre circule au pas.
Les flux pourtant sont si tendus qu’il est déjà trop tard. Vous vous levez, minuit est là, ou midi. Vous constatez qu’on a fermé le bâtiment avant qu’il n’ouvre, avant même qu’il ne ferme, vous ne saisissez plus exactement le sens de ces expressions. Mais vous comprenez soudain que, si les chaises ne sont pas déjà sur les tables, c’est parce que les tables sont sens dessus dessous. Alors vous décidez de rester encore un moment, un moment dont vous n’imaginez pas la fin, mais vous y restez adossé à l’archaïque conviction qu’il vous a toujours suffi de faire un pas pour en sortir.

Jean Prod’hom

Il y a les idées mal ficelées

Il y a les idées mal ficelées
le riz casimir
la sagesse des stoïciens
il y a le martin-pêcheur
la tempérance lorsqu’elle est sans retenue
les sursauts de l’été
il y a les sols détrempés
l’eau d’huile sous l’écume de la mer
le toc de l’autre côté du miroir

Jean Prod’hom

XCVIII

La locataire du duplex que les autorités ont mis en location dans la villa communale au centre du village est une vieille amie de Jean-Rémy qui a quitté il y a peu la ville pour la campagne. Mais c’est dans la banlieue voisine qu’elle enseigne pour quelques années encore. Elle apprend aux plus petits des choses auxquelles personne ne croit plus mais qui ne font pas de vagues. Elle dit aujourd’hui qu’elle souhaite quitter la vie avant que celle-ci ne la quitte. Les mauvaises langues corrigent en disant qu’elle l’aurait souhaité. Trop tard, Patricia est sur la voie du déclin.

Jean Prod’hom