Une seule journée

« Ce qui a le plus changé dans ma vie, c’est l’écoulement du temps, sa vitesse et même son orientation. Jadis chaque journée, chaque heure, chaque minute était inclinée en quelque sorte vers la journée, l’heure ou la minute suivante, et toutes ensemble étaient aspirées par le dessein du moment dont l’inexistence provisoire créait comme un vacuum. Ainsi le temps passait vite et utilement, d’autant plus vite qu’il était plus utilement employé, et il laissait derrière lui un amas de monuments et de détritus qui s’appelait mon histoire. (…) Peut-être cette chronique dans laquelle j’étais embarqué aurait-elle fini après des millénaires de péripéties par « boucler » et revenir à son origine. Mais cette circularité du temps demeurait le secret des dieux, et ma courte vie était pour moi un segment rectiligne dont les deux bouts pointaient absurdement vers l’infini, de même que rien dans un jardin de quelques arpents ne révèle la sphéricité de la terre. Pourtant certains insignes nous enseignent qu’il y a des clefs pour l’éternité : l’almanach, par exemple, dont les saisons sont un éternel retour à l’échelle humaine, et même la modeste ronde des heures.
Pour moi désormais, le cercle s’est rétréci au point qu’il se confond avec l’instant. Le mouvement circulaire est devenu si rapide qu’il ne se distingue plus de l’immobilité. On dirait, par suite, que mes journées se sont redressées. Elles ne basculent plus les unes sur les autres. Elles se tiennent debout, verticales, et s’affirment fièrement dans leur valeur intrinsèque. Et comme elles ne sont plus différenciées par les étapes successives d’un plan en voie d’exécution, elles se ressemblent au point qu’elles se superposent exactement dans ma mémoire et qu’il me semble revivre sans cesse la même journée. »

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967 (Folio 2008, 218-219)

Dimanche 11 septembre 2011

Muet, immense et vide, le ciel éponge chacun des douze coups de midi. Puis plus rien ou pas grand chose, la journée va s’étaler ainsi tout le jour. Pourtant on entend sur le gravier de la terrasse du restaurant des pas hésitants qui se rapprochent. C’est une vieille que son fils suit à contre coeur. Il a quitté son appartement cossu du centre-ville, a bu l’apéro avec des amis, a réveillé sa langue pâteuse et fielleuse avant de frapper à la porte de l’établissement médico-social situé à la lisière du bois d’où l’on voit le clocher de l’église. Il y a placé sa mère avec son consentement, comme il dit à chaque coup d’un air entendu. Ils se rendent comme chaque dimanche dans la grande salle de l’unique restaurant de la région, ou dehors si le temps le permet. Plus de deux ans qu’il se livre à ce manège, il aimerait tant s’en débarrasser une bonne fois, il étouffe mais elle respire.
Ils ne se sont encore adressé aucun mot. Elle lui demande pourtant à voix basse un coup de main pour s’asseoir, mais il n’entend pas. Elle ne peut rien faire sans lui, il se décide enfin à la débarrasser de ses cannes, il déplace même la chaise d’osier. Bien sûr il voudrait s’en débarrasser mais pas comme ça, ça ferait mauvaise façon. Tant qu’il y aura du monde il ne le fera pas. Et il y a toujours du monde, il a peur seul avec sa mère.
Elle, elle le comprend, le fils, mais elle s’en fout, tellement il est loin d’elle. D’être traitée comme du bétail ne l’offusque pas, elle ne lui en veut même pas, mais comprendra-t-il un jour, l’idiot. Elle préfère la belle brise et le soleil de septembre lorsqu’ils font la pair. Il y a tant de place sous le soleil.
Il n’a plus besoin d’elle, ça elle le sait, et il le vérifie chaque dimanche, ces dimanches il en a besoin pour le vérifier. Que fera-t-il de ses dimanches lorsqu’elle sera morte ? Ça, il ne le se demande pas, il n’ose pas le penser. Elle, quoi qu’il en soit, vivante ou morte elle l’aime comme un fils. Et s’il mourait, elle serait un peu triste, c’est sûr, mais elle n’y pense même pas.
Le fils a une quarantaine d’années et une petite entreprise, il ne fait l’impasse sur aucune des odieuses remarques qui lui viennent à l’esprit, pour qu’elle se rende compte qu’elle est cette charge qu’elle pourrait lui éviter. Il voudrait sincèrement qu’elle comprenne qu’elle est de trop. Elle, elle entend bien mais ne veut rien savoir. Il y a quelque chose entre eux qui les sépare, quelque chose qui n’est pas la même chose, si bien qu’aucun d’eux ne comprend ce que l’autre dit, ils parlent une autre langue, chacun sur son île.
Il pense aux tâches qui l’attendent, elle est déjà un peu dans l’éternité, c’est comme si elle s’en foutait de tout, elle le laisse dire, ne l’écoute pas vraiment, ou d’une oreille, lui pose de temps en temps une question venue de nulle part, que satisfait n’importe quelle réponse, des questions et des réponses blanches pour l’apaiser parce qu’il ne supporte pas leur silence. Quant à elle, ce qui est sûr et ça lui suffit, c’est qu’il paiera l’addition du menu qu’elle a choisi, sa retraite est si maigre.
Regardez-les sur sur la terrasse, ils ont tous les deux les mains vides, mais écoutez, ce n’est pas le même vide. Que se passera-t-il lorsqu’il s’apercevra, l’âne, qu’il n’aura pas été de n’être pas encore et qu’il n’a jamais connu sa mère ? Il ne sait rien de la suite. Elle, elle est d’après la fin, c’est une revenante, il y a longtemps qu’elle a accepté de voir filer le train, mais elle revient chaque dimanche sur le quai, grâce à son fils, goûter un peu de l’éternité.

Jean Prod’hom