Lire désorienté

Le temps passe mais, après avoir lu les trente premières pages d’Un peu plus loin sur la droite de Fred Vargas, je me souviens ce soir d’une conférence d’Antoine Compagnon qui développait l’idée, somme toute assez classique, qu’on entre dans un roman désorienté, comme dans un espace jusque-là inconnu. Le lecteur avance, hésitant, dans un monde dont les règles qui président à son organisation et à sa compréhension demeurent obscures d’abord, s’éclaircissent le plus souvent ensuite. La cohérence du roman – l’ensemble des actions qui s’y succèdent et l’espace dans lequel celles-ci s’inscrivent – n’est pas donnée au lecteur dès le commencement; celui-ci y accède au fil des pages, après quelques lignes souvent, parfois jamais. Antoine Compagnon dit le bonheur de cette désorientation initiale et l’avancée stupéfaite du lecteur, s’il y consent, dans un monde sans ordre apparent.
Lire n’est donc peut-être que l’histoire mouvementée d’une conquête, celle d’une cohérence qui n’a jamais été, que postule celui qui écrit ou qu’il diffère sans fin. Il en irait de même de nos vies éclairées par la littérature : protégées contre vents et marées par une cohérence supposée, ou interminablement exposées à la désorientation, en tous les cas jusqu’à la fin, comme Kehlweiler, entre méthode et cafouillis.

Jean Prod’hom

En danger critique d'extinction



L’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) lance un cri d’alarme : la BO7 sauvage est en voie d’extinction. On n’en dénombrait plus que quelques-unes sur l’ensemble du territoire vaudois en 2010. On tente le tout pour le tout avec les derniers spécimens nés en captivité.

Jean Prod’hom
8 juillet 2011

Open space

Dix heures ce matin, vent d’ouest et ciel dégagé, c’est un temps à faire le tour du lac de Sauvabelin : pas un chat, ses poissons rouges et ses ânes, ses biches, ses chèvres, sa barque et sa terrasse. Mais il y a, à deux pas, une maison de maître qui accueille jusqu’à l’automne quelques-unes des peintures acquises par Arthur et Hedy Hahnloser pour leur villa Flora à Winterthur. Je renonce au menu fretin du lac pour le gros poisson de l’Hermitage.


Henri Matisse, Nice cahier noir, 1918, huile sur toile, 33 x 40,7

Le linge pend aux balcons et les peintures des grands maîtres sèchent, il ne faut pas les toucher. Toutes les fenêtres sont ouvertes ; les cadres imposants, souvenirs d’une autre époque, obligent le regard à se porter dedans, empêchent de déborder sur les côtés. On est soudain dehors, les rideaux frémissent ; dans le parc un ou deux visiteurs ont cédé au charmes d’août, les essences rares mêlent leur frondaison au bleu du ciel ; au-delà le haut de la cathédrale qui surplombe la ville, derrière le pigeonnier et l’orangerie, la ferme, la pelouse pour les maîtres de maison et dans leurs souvenirs une plage, c’est un matin frais d’août ou les premières chaleurs de février, la porte en bas qu’on laisse ouverte, et le bleu qui vire au turquoise. Je m’assieds sur l’un de ces bancs qu’on met à la disposition du visiteur, si inconfortable qu’il n’y reste que le temps de noter dans son carnet ce qui ne cesse de s’échapper.
Pour le reste des merveilles, les intérieurs de Bonnard qui m’ont rappelé l’univers disparu de mes grandes-tantes, Lucie et Augusta : les tapis sur le plancher encaustiqué, les passementeries, le velours des fauteuils, leurs regard sur les choses et le mien, les nappes à carreaux, les fruits et les fleurs, la lumière, les tapisseries, la lumière surtout. Elles vivaient elles aussi dans un cadre doré, à Villarzel, en un lieu où le temps ne passe pas, avec leur nécessaire de couture, un tub et de l’osier, un fourneau à pierres ollaires et des livres à dessus de cuir. Mais en voyant les jarretières rouges dune femme qui s’éveille dans une chambre en désordre, je me prends à penser que derrière leurs allures de vieilles filles accomplies se cachaient de vives envies.
Rien ne bouge dans ce sous-marin, les tableaux et les fenêtres hermétiquement closes se succèdent, le temps reste pris dans le filet des natures mortes, à l’intérieur, à l’extérieur, sur le seuil et derrière les visages. Pour les voir il faut sortir.
Accoudé sur le muret qui borde le lac j’aperçois des iris d’eau, personne.

Jean Prod’hom