Il y a l’écrin de nos amours enfantines

Il y a l’écrin de nos amours enfantines
les faubourgs
l’oscillation ample du fil à plomb
il y a les poupées de porcelaine
la pénombre des arrière-boutiques
la cueillette des petits fruits
le torchis
il y a les fissures de notre volonté
la création continuée
les vieux établis recouverts de poussière

Jean Prod’hom

Dimanche 21 août 2011

Mégots rivés dans les interstices des pavés, confettis décolorés, ketchup coagulé, le poisseux qui colonise la pagaille, bouteilles vides, couverts enmoutardés, traces de doigt, verres brisés, des rêves en morceaux débordant des sacs à ordures, des odeurs de chair à saucisse. Pourtant le soleil se glisse dans ce saint désordre et éclaire les restes de pain. C’est toujours ainsi que se présentent les lendemains des jeudis saints, lorsque les convives abandonnent tard dans la nuit, dans l’oubli d’eux-mêmes et de l’avenir, la table du festin. Souvenez-vous ! On a beau chercher, on se ne souvient de rien.
De quoi ce matin prendre les jambes à son cou, se saisir de la clef des champs et rejoindre le vallon de la Carrouge ou de la Bressonnaz qui se sont levées sur un autre pied.

On reste pourtant, avec ceux qui sont arrivés il y a peu, silencieux, un peu hagards de ne pas savoir par où commencer dans la moiteur estivale. Ça démarre curieusement, par rien ou presque rien, on déplace une ou deux choses, on empile deux chaises, cherche de l’aide, personne, aucune voix pour diriger le chantier. On reprend, il faut s’y faire et commencer par rien, tiens un gobelet fendu, un autre à demi-plein, là-bas un autre encore. Ensemble ils font une petite pile, avec les autres une grande. Il aura fallu prendre par un petit bout pour sortir du fond et faire une saignée dans la débâcle, les assiettes en carton puis les couverts, les sets de table. Luc recueille les bouteilles vides dans des caisses, un balai émerge, c’est Marc qui s’en empare. Tiens les tables sont libres, Line porte un seau d’eau chaude qu’elle ne lâche pas et frotte les tables de bois. Justine se baisse avec une balayette et une ramassoire. A la cuisine, on fait des sandwiches et la vaisselle.
On a l’impression soudain d’avoir la tête hors de l’eau et la place a bonne façon lorsque les premiers campeurs s’approchent du bar, un café et un croissant, ils soulèvent une paupière, trois thés et deux limonades, tout le monde lève son verre : Donnez-nous, Seigneur, encore de ce pain-là !
La fête peut recommencer, benevolente.



Jean Prod’hom

De l'obscur à l'obscur

Ce que nous enseignent la lecture jointe à l’écriture, c’est l’usage modeste de nos deux mains sans lequel personne n’aurait la possibilité d’avancer, bancal et désorienté, et de passer, gauche et droit, de l’obscur à l’obscur. Le courage aussi de ne pas nous reposer sur l’idée qu’une voix autorisée viendra nous livrer un jour le fin mot de ce quelque chose sans nom qui élargit son empire, s’ouvre comme une fleur en se fragmentant dans un silence assourdissant, rythmant l’étendue de son insubordination en la communiquant à l’innocence du monde qui nous happe et nous enjoint de le servir.
Nous ne pourrons naturellement exclure que nous avons été victimes d’un quiproquo ou le jouet d’un plan divin compatible avec notre folie, et que tout s’effondre. Mais qui nous le dira ? Et cette parole nous délivrera-t-elle du désastre ? Soyons donc assurés que l’entreprise n’a pas été vaine, et que nous avons, les bras au large, frôlé et longé plus d’une fois ce qui aurait pu être s’il en avait été comme nous avons tenté de le dire.

Jean Prod’hom