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Une des solides vertus de l’écriture fragmentaire quand elle se fait résolument brève, plus brève encore qu’elle ne le devrait, lorsqu’elle a soulevé le couvercle du ciel et qu’à la fin elle se tait, c’est de ne pas tenir en laisse son lecteur. A la condition toutefois de n’emprisonner en son sein ni énigme ni secret – ou pire qu’elle le feigne – et qu’elle n’use d’aucune de ces boucles qui font revenir le lecteur bienveillant au commencement par un da capo de convenance. C’est la force discrète de le chasser loin d’elle, comme quand le maître, assuré enfin que seule son absence libère l’élève, peint le vol d’une hirondelle dont la disparition accapare un instant celui qui dans son dos attend, avant de l’abandonner à un silence qui le condamne à prendre l’air et à pousser sa vie plus avant. Loin de moi pourtant la condamnation de l’autre scène, celle du mirage qui tient captif le lecteur, l’autre écriture sans laquelle nous serions tous occupés à tenter d’attraper l’inconnu qui se cache derrière le miroir.

Jean Prod’hom

Dimanche 10 avril 2011

Il viendra un temps où l’entière mémoire de cette époque maudite reposera entre les mains d’écrivains, de peintres, de cinéastes, de musiciens. A chacun de trouver sa forme, l’essentiel étant de résister aux forces de l’oubli.

Michèle Kahn, Le Shnorrer de la rue des Rosiers


Me souviens aujourd’hui des quelques trottes qui m’ont fait voir du pays, celle qui m’a conduit d’ici à Sils-Maria par le glacier d’Aletsch, cette autre du lac d’Aiguebelette à Saint-Hippolyte-du-Fort, Cucuron par le Gran Paradiso, de Sainte-Croix à Porrentruy, Constance par Planfayon et Hérisau, les Vosges par Lure, Florac par le Puy, Mende et les Causses… et toutes les autres, j’en oublie. Et cette dernière il y a quelques jours qui me fit passer de twitter, où j’ai fait la connaissance de Michèle Kahn, à la rue des Rosiers où, peut-être, Stasiek lui confia ce que transmit à Stanislaw le Shnorrer Stanislaw Marynarz de la rue du Roi-doré, l’histoire de sa déportation de Lodz à Dachau, de Radom à la rue Taitbout par Constance, pas loin de Feldkirch où Stefan Zweig croise en 1919 l’empereur déchu – et Zita son épouse en vêtements noirs – quittant l’empire autrichien, alors que l’écrivain retourne à Vienne qu’il a quittée pendant la guerre, monde d’hier dont il se souvient, sa rencontre avec Theodor Herzl dans les bureaux de la Neue Freie Presse, à deux pas des constructions du Ring, néo-classiques, néo-baroques ou néo-gothiques élevées par les architectes à la solde de François-Joseph, de celles fleuries d’Otto Wagner et des architectes de la Sécession, de la bâtisse sans sourcils d’Adolf Loos auquel on doit tant, où nous sommes nés pour la plupart d’entre nous, du café où Arthur Schnitzler installa un peu avant 1909 le baron Georges et Henri, évoquant au crépuscule et sans y croire l’oeuvre qu’ils n’écriront pas.

C’est la folie du voyage, entre romans et réalité, à pied et sans heurts, avec les nuits pour étapes. Il n’y a pas d’autres manières de voyager et s’asseoir sur l’un des bancs du Prater ou l’unique du chemin des Tailles. La littérature tient ensemble le temps des hommes comme seule la marche rassemble les paysages, toutes deux tendues par les transmissions lentes. On passe d’ici à son voisin, de celui-ci au café du coin et ainsi de suite, de fil en aiguille, de proche en proche jusqu’à Rome ou, plus vieux, jusqu’à la Mussilly.

Jean Prod’hom

Persistance d'une forme

Retour depuis quelques jours à Louis-René des Forêts, celui de Face à l’immémorable, retour fidèle, avec l’assurance que ses mots, une fois encore, dans leur teneur brutale et la figure – le motif, le trait – qu’ils savent lui opposer, se présenteront à nouveau comme ceux de celui qui n’en finit pas de nous précéder sur la voie sans issue de nos vies, qu’il a su tout à la fois vivre et dire par un tour de grâce qui redonne goût à l’intelligence et à la lucidité, en opposant à leur poison mortel quelque chose comme une mélodie, une épure de consolation.
En soufflant sans lyrisme sur le dérisoire qui baigne nos vies, en honorant de son attention les impasses triviales de nos plans, sans s’appesantir nulle part, Louis-René des Forêts parvient à nous relever de l’abattement auquel nos esprits sont naturellement conduits, par une courbure de la phrase ou un balancement miraculeux qui redirige nos pas vers d’autres destinations – fragments à l’armature de plomb, patiemment faufilés – jusqu’à la planche d’un envol qui nous mène au ciel, d’un coup, en une seule respiration, une respiration qui à la fois soutient l’entreprise et en est le terme tant désiré, à l’extrême pointe des tourments, non pas en restituant dans leur vérité les pierres lisses cousues main de nos expériences revisitées, mais en enlaçant dans son collet la vérité d’un mystère qui lui échappe.
Les fragments de Face à l’immémorable sont les égaux de ces nuits qui remettent debout, disent l’impossible sans qu’on en meure. J’entends le bruit de la pierre lancée qui ricoche dans la mémoire bien après qu’elle repose dans la vase de l’étang, c’est le silence de Face à l’immémorable, mince ouvrage aux larges mailles d’où s’échappent goutte à goutte de petites rédemptions, brefs éclairs qui ramènent à l’essentiel, un peu de paix et le sourire du silence lorsqu’il se fait bienveillant, avant d’autres épreuves.

Jean Prod’hom