Extension de la ville

Cité satellite
construite à la va-vite
sur une piquante proposition
des dirigeants du troisième canton
de l’autre côté du volcan
à l’intersection
du canal inachevé
et de l’ancienne chaussée
qui avait conduit
les nouveaux arrivants
de l’océan
aux rives du lac

on construisit là
simplement
en guise d’assurance
une tour et une redoute
elles se faisaient face
à l’extrémité d’un pan ruiné
murailles percées
portes dominantes
ouvrant sur la dune

semblable insouciance
ne s’était plus présentée sur l’île
depuis la mise au pas
de ceux qui avaient planté
sur les fonds argileux
des rangées de pieux parallèles
en prévision du siège de la capitale

mais l’insoumis
je le sais
bâtit en profondeur
il recueille l’eau des digues
chargées d’interrompre sa passe
ménage des accès à la nuit
pose des jalons
dans le va-et-vient des passions
c’est ainsi qu’un jour peut-être
il rendra à la terre
le mystère qui fuit
sur le dos de l’imagination
rétive et captive

Jean Prod’hom

Dimanche 27 juin 2010

Pierre Alechinsky cite Cioran qui aurait écrit – ou dit un jour – que tout nous vient du dehors. Ce n’est pourtant pas la teneur de cet aphorisme qui m’enchante et dont je partage au fond l’évidence, mais la voix lointaine de cet homme de 83 ans, dont le grain et l’allure attestent le chemin à suivre pour distinguer et faire entendre ce qui vient lorsque le chemin disparaît dans la lande, lorsque le dehors se confond avec le monde qui a bien voulu de nous une saison, lorsqu’on est en mesure de faire entendre le silence : la voix du dedans.

Ce que les pierres retiennent

Amené à rompre avec la supposée continuité du temps au risque de succomber à un vertige, non plus celui du temps qui fuit, mais celui du temps qui est resté bloqué là-bas.

Si les images, les photographies, les souvenirs vieillissent, c’est parce que, incapables de retenir ce qui demeure, ils laissent filer le temps qui seul compte. On le voit dans les corps passés, on le voit aux visages, aux mains trop lourdes, aux jambes trop cassantes sous le poids des souvenirs qui se défont. Le gros du temps reste en arrière, par-delà les images qui ne retiennent que des ombres.

Rien n’a changé, on voit simplement les choses d’un autre lieu. Mais il aura fallu pour l’atteindre nous extirper de la glaise dont on est fait, faire ce pas de côté, et réaliser quelques voyages de circumnavigation pour retrouver les choses telles qu’elles sont, ce miracle en tiers qui nous est offert lorsqu’on revient bien après. Nous éloigner donc, nous égarer même, souvent, pour considérer enfin les choses en leur lieu, c’est-à-dire de ce lieu que l’on n’a jamais tout à fait quitté, aperçu pourtant comme un phare oublié qui nous fait supporter de manquer ce pourquoi on avait appareillé, sans regret, mais dont il faut bien s’approcher pour être enfin un peu avant de n’être plus.

Jean Prod’hom