Dimanche 20 juin 2010

Qui se souvient de l’ermite, du fils du prince Berthold de Hohenzollern, Meinrad de Sulgen qui renonça à tout au pied du Mont Etzel? Louis Veuillot? C’est une sagesse aux vertus secrètes qui l’obligea à se nourrir des peines de ses hôtes. Il rumina chaque jour son ignorance dans une forêt sombre où il voulut se cacher pour aller plus avant. Rien n’y fit. Deux manants – qui ne possédaient guère plus que lui – lui retirèrent la vie le 21 janvier 863.
Il est cinq heures à Einsiedeln, trente ermites rassemblés pour l’heure font entendre les voix du ciel, procession d’oiseaux noirs au long cours qui déambulent. Pure merveille. Ils chantent pour maintenir ensemble les débris de nos vies qu’ils emportent dans leurs cellules lorsqu’ils nous tournent le dos, ils conçoivent des morceaux de liberté dans des retraites closes, raboutent les mauvais jours aux siècles de gloire. Le feu fait le reste. Autour du monastère une nuée de moineaux s’affaire, c’est le prix qu’il faut payer.
Il pleut sur le lac de Sihl. Deux corbeaux avancent dans la tourbière parmi les orgueils sauvages et les iris d’eau.

Jean Prod’hom

Va-t'en te perdre où tu voudras

Quelques flaques sur les bas-côtés
les restes d’une ondée noire
dans le miroir desquels flambent
les éclats d’un soleil de glace
d’innombrables vers luisants clignotent dans le pré
l’or fond liquide sur les marches de pierre
le silence a creusé son trou
mais il y a loin très loin
le grondement sourd d’un animal
qui s’éloigne rassasié
c’est le grondement du tonnerre
qui poursuit sa route les yeux fermés
orage satisfait tout à l’ouest
il gronde sans discontinuer
longues respirations de satisfaction
avant d’attaquer la plaine que personne n’a daigné avertir
à mes pieds lessivés pris dans les boues du sommeil
veillent les ombres du feu et de la nuit
l’écho des craquements sur lesquels on ferme les yeux
la belle empreinte de la bête qui s’éloigne
la gueule ouverte derrière l’horizon
et je tremble un peu
délicieusement épargné

Jean Prod’hom

LXVIII

Deux collègues pleurent le temps passé en chantant la belle l’époque, le temps des petits Larousse dont elles énumèrent les innombrables vertus. Elles se disputent un peu à propos de la couleur de la couverture: rose, beige, rose-beige, rose-saumon,… elles rient, elles se taquinent, mais c’est pour rire. Elles se rappellent surtout de la page des bannières, étonnées et heureuses d’avoir pris conscience, tels Leibniz et Newton, simultanément, que toutes les bannières du monde étaient rectangulaires, toutes, excepté celles de la Suisse et du Vatican.
Les yeux embués, elles regrettent le beau temps des voyages sur la moquette, tout a tellement changé. Elles au moins découvraient le monde. On avait, soupirent-elles, une toute autre façon de voyager, une vraie. Et mine de rien on se coltinait le réel, la Suisse, le Vatican, les gardes suisses. Magiques ces bannières! Réellement magiques!
J’opine avant de reprendre ma lecture de l’Anthologie des voyageurs français et européens de la Renaissance au XXème siècle, avec le sentiment désagréable que cette anthologie mérite déjà de solides compléments.

Jean Prod’hom