C'est ici

Il n’essaie pas plus de rejoindre le pays d’où il vient que l’autre pays, celui dont il a rêvé, car il est désormais d’ici, davantage chaque matin, dans le pré ou là-bas à la lisière du bois. Il démêle jour après jour les images issues de ses rêves, les épuise, la brise légère se charge du reste et dissipe les innombrables fantômes qui sommeillent dans le tracé glorieux des chemins. Il attend d’y voir clair ne s’appuyant sur rien, sinon ce presque rien, muet, qui apparie les choses élémentaires. Et soudain le pays se dresse tout entier, la terre ondule, les secrets fleurissent, des traînées dans le ciel, l’ombre sous les frênes, la rivière.

Certes, il y a ce vers quoi on va lorsqu’on revient sur ses pas et ce vers quoi on va lorsqu’on y va de ce pas. Mais de ce lieu, qui sait s’il en vient ou s’il y va? L’enfance est l’autre nom de l’avenir, c’est ici, on y va et on en vient.

L’engourdissement auquel l’a conduit son éducation a épuisé son poison. Il prend conscience alors qu’attendre est consubstantiel à son heure. Que veulent-ils savoir? Il l’ignore, alors il se tait pour laisser la place à ceux qui savent, pour que ceux-ci puissent parler et se taire, et entendre à leur tour l’immense rumeur sur laquelle les puissantes conventions ont étendu leur empire. Chacun n’occupe qu’un instant la place de celui qui la lui a cédée. Il la laissera à son tour à celui qui ne perd rien pour attendre.

L’aurore sommeille. S’il s’agite trop, il ne sera pas à même d’aller à sa rencontre derrière les Vanils, il la guette, à peine une lueur poussant par dessous le voile qui ne résiste pas, elle ouvre alors sa paume et étend ses doigts de rose. Lui il ne bronche pas. A côté, devant, derrière, en lui la terre frémit. Et le soleil se dresse, et l’ombre se glisse discrètement aux côtés de l’homme seul.

Jean Prod’hom

LXII

C’est la fête à l’auberge, l’apéro est offert par Lionel, le charpentier, il nous annonce que son fils est né la veille au soir.
– Nous l’appellerons Nathan! annonce l’heureux père. Nous l’avons attendu depuis tant d’années! Santé!
– Des Nathan, tempère le contremaître de chez Progel, j’en avais trois dans mes équipes l’année passée, plus aucun aujourd’hui, on a dû débaucher.
Lionel s’assombrit, l’assemblée aussi, Lionel se tait, il boit un verre, c’est son talon d’Achille, un second, un troisième… Mais Lionel ivre finit par se ressaisir et déclare d’un ton décidé.
– Nous l’appellerons Vin… Vincent! Oui, Vincent!
Je crains que cette décision ne suffise pas à faire bifurquer le destin du nouveau-né?

Jean Prod’hom

Concentrations

Un bouquet de fleurs
en lieu et place
d’un tas de pierres
un tas de bois
des formules rituelles
pour remplacer les cris
le souvenir de l’ibis
une île autrefois sacrée
une terre fertile
un marais au milieu

le portrait
à demi renversé
des aigrettes
en colère
parlant la langue
des canards
et tout autour
l’infranchissable
le ronflement des rancunes
les collets montés

une seule fois
ils se sont baignés
tous plongèrent
après une interminable cérémonie
au lieu où se concentrent
l’être et la concordance des règnes

rien n’y fit
les prairies gorgées d’eau
ne surent rivaliser jamais
avec l’indigence des hommes
battant le pavé
ni les plaintes du vent
ni les aulnes ni les charmes
ni les nuages
ni les parades et les ornements aquatiques
pas même les princes et leur chasse-mouches

les insulaires ne parvinrent
à dégager
aucun des grands axes
qu’il eût fallu
pour que le ciel daignât
leur délivrer
une ou deux éclaircies

Jean Prod’hom