LXIII

J’ai rencontré hier au marché une amie, physicienne de formation. Je ne l’avais pas revue depuis longtemps déjà. Elle est en colère contre son mari, ébéniste, et ses deux filles, cinq et sept ans, qui décidément ne la comprennent pas. Je l’invite à boire un verre sur une terrasse. Elle me raconte le visage défait comment la veille, alors qu’elle était attelée à des problèmes qui dépassent mon esprit étroit – le mien comme celui de la plupart des mortels -, elle en est arrivée à devoir chercher sans succès sa machine à calculer.
Elle soupçonne naturellement ses enfants. Précisons que ce cerveau a formé ses filles aux dures lois des nombres dès leur sortie du berceau, mais prévenante elle les a initiées aussi toutes deux à l’utilisation de la machine à calculer qui préserve la fraîcheur de leur intelligence en leur permettant d’éviter les effets dévastateurs des tâches fastidieuses.
Elle est donc sur le point de piquer une grosse colère, mais se ravise. Cette disparition n’est-elle pas le signe tangible de la réussite de ses principes éducatifs? Elle prend une feuille, un crayon et se résigne à exécuter avec le sourire d’interminables calculs.
Neuf heures bientôt et la nuit tombe. Etonnée du silence qui règne dans la maison, la mère monte à l’étage et retrouve ses trois filles vautrées, les yeux fermés devant la télévision insérée dans l’armoire vaudoise que son mari a promis de réparer depuis plusieurs années. C’est chose faite, l’équilibre précaire dû à l’absence du pied antérieur gauche a été enfin rétabli! Mais la mère a beau regarder sur l’écran de la machine à calculer qui étaie le meuble, aucun nombre n’indique la charge supportée ou la résistance du pied de fortune. Pas même l’heure à laquelle les trois petites qui se sont assoupies souhaitent être réveillées. Rien. C’est naturellement et logiquement la faute de son mari qui n’est pas encore rentré de l’atelier, mais c’est surtout la défaite de l’esprit de conquête.
Je la console en vain. Pourvu que l’incomprise retrouve au plus vite le goût de vivre.

Jean Prod’hom

Trop c'était trop

Si Gérard Genette admire « le nombre d’ensembles où l’on dénombre trois-cent soixante-cinq items dès qu’on a un peu de mal à les compter, en trichant toujours un peu : les fromages français, les îles de l’archipel de Chausey à marée basse, les châteaux du Bordelais, les pièces et les horloges de l’Elysée, les romans de Simenon, les députés de la droite élus en 2002, les voitures brûlées en banlieue par semaine… » et conclut que « ce nombre symbolique, clairement calqué sur celui, plus sûr, des jours de l’année non bissextile, signifie simplement, et avec tout le flou figural qui convient : beaucoup », j’ose aujourd’hui espérer que huit cent sept précédera bientôt les items de tout ensemble incomplet – y compris l’ensemble inachevé des huit cent sept – et signifiera in fine, avec le même flou figural qui convient : trop c’était trop.

L’entreprise engagée par Franck Garot et ses amis sur ce site se doit donc de ne pas aboutir pour réussir, c’est le prix. Elle doit s’interrompre impérativement avant le huit cent septième huit cent sept, j’y veillerai.

Et pour donner l’exemple : pas de huit cent sept aujourd’hui.

Jean Prod’hom
22 septembre 2009

Travaux de titans

Derrière le monticule
en arrière d’une large baie
que souligne
un arc d’argent
jalonné de zones d’ombres
les restes
d’une tentative plus récente

ultime défi
si l’on en croit les légendes
des premiers habitants de l’île
qui entreprirent
l’impossible tâche
de séparer
le liquide du solide

ils creusèrent
des canaux
dans la vase
endiguèrent
les bras de mer
conçurent des levées
des quais

des complexes de galets
des ponts et des chaussées
des lacs
qu’ils parquèrent
avec les eaux dormantes de l’intérieur
à la terre ils arrachèrent
la terre

l’eau à l’eau
la boue profonde aux bancs de sable
sans succès
les larmes ne coulaient plus
sur les visages
mais demeuraient avec les glaires
au fond de leur gorge

ô solitude
mêlée de grandeur
ô peuple malheureux
dévoré par de folles ambitions
ô peuple insatisfait
dévasté par l’échec
et le ressentiment

aucun chemin
ne resplendit aujourd’hui
le miracle de l’opiniâtreté
n’a pas pas eu lieu
le souvenir dans les mémoires
seulement
d’un insatiable orgueil

on le voit
on ne réforme facilement
ni les choses
ni les usages
si bien qu’on accepta sur l’île
mais à contre coeur
mélanges et marécages

et les hommes se remirent à pleurer

Jean Prod’hom