A l'aube

Là-bas
dans l’étroite bande de terre
qui borde l’océan
les premiers hommes
dessinent
dans le sable
quoi
ils ne savent pas le dire

ils tranchent à même le temps
deux morceaux
ce qui fait trois
deux monstres et un fantôme
dans le ciel
les prophéties s’amoncellent

ils font tout
pour rabouter les chemins sectionnés
pour rameuter les bois
recoller la tête du condamné
raccommoder les cours d’eau
ils y vont au courage
la tâche est sans fin

chemins mal raboutés
cavernes lacs et montagnes
noeuds du monde
accidents des interminables travaux
au cours desquels
nous sommes nés pour la seconde fois

issus d’une trame
plus ancienne
sur laquelle on ne revient pas
ils font et tissent ensemble
ce qu’ils ont séparé

au confluent
parfois pourtant
des esprits éclairés
aperçoivent derrière la brume
un frémissement
la lumière et l’ombre
ils se souviennent
du temps sans personne
où nous étions de n’être pas
et leur voix tremble

Jean Prod’hom

Fin de partie

Il suffit parfois de se laisser glisser à l’arrière du cortège et de s’accrocher confiant à sa traîne tandis que la nuit tombe, aller comme un automate en prêtant une oreille étonnée mais bienveillante aux cris de ceux qui en veulent, lèvent le poing, de ceux qui allongent le pas devant. Oublier ainsi un instant les lourdeurs qui collent aux basques et les doutes qui alourdissent les pas. Tourner le dos au choses qui avancent et qui ne vous attendent pas, secoué – bercé – par les cahots de la terre qui a lancé son second demi-tour. Temporiser en songeant, à peine, au tas de mauvaises herbes et aux pétales des roses fanées qui reculent dans la nuit du jardin, aux oiseaux tapis dans les haies, au renard qui erre, aux chatons emmêlés dans la corbeille à linge. Temporiser à la queue du cortège jusqu’à ce que le sommeil vous ravisse et laboure tour ça.
Le matin, les yeux s’ouvrent sur les montagnes à l’orient, tout est rincé et on ne se souvient de rien. On aura beau chercher à s’en rappeler, à vouloir en fixer les étapes, histoire d’en tirer une leçon pour le lendemain. Rien. Rien n’en ressortira lorsque dans deux saisons l’analogue se présentera à nouveau, il ne servira à rien de vouloir se souvenir – de quoi? –, aucune expérience n’y fait, il faudra à nouveau se glisser à la traîne du jour qui file à l’ouest et cet abandon suffira peut-être encore.

Jean Prod’hom

Le regard éloigné

à Brigitte Celerier (Paumée divagations)

La ruelle qui monte au parking du collège est déserte, personne sous le soleil, des reflets seulement, pas de trottoir, quelques couleurs, deux ou trois choses sans nom qu’on apprend à nommer à l’école, et tout autour, jusqu’au ciel, ce léger désordre dont on on n’a jamais su trop quoi dire.
Les fenêtres sont ouvertes, Lucas, Mathilde et les autres travaillent. L’air libre dehors s’agite, ou plutôt frémit, si bien que la fraîcheur entre dedans avec le soleil, le ciel et la fraîcheur d’avril, celle qui désaltère au contact de la laine rousse et brûlante. Le corps ne s’en défend pas, elle me confond et me tire dehors, où suis-je?
C’est quelque chose qui vient de je ne sais où, mais auquel je me livre sans reste; quelque chose qui me conduit comme chaque fois en des lieux laissés pour compte, parce qu’il n’y a pas de place pour ça ni dans le monde ni dans la mémoire, parce que ça ne prend pas de place, ça a toujours été là, ça n’attend pas. Me voici ravi dedans et dehors, hier demain et aujourd’hui.
J’ai terminé mes devoirs – abscons, inutiles, bâclés – et je file devant, dans un espace immense et vide, ou plutôt un espace que je n’ai pas eu le temps de remplir, c’est avant le repas du soir, entre cinq et six et il fait beau, c’est au mois d’avril. Les recommandations de ma mère se sont perdues dans le long couloir, derrière aussi la porte de l’appartement qui claque, je suis en avant de tout, le garde corps de la première volée d’escalier a fini de gronder, le saut par-dessus la seconde volée est derrière moi, ça résonne comme dans une église. Reste la lourde porte d’entrée si difficile à faire bouger, sur laquelle il fallait s’arc-bouter mais dont jamais personne ne s’est plaint; ni pêne ni serrure, ni gâche ni clé ne bougeaient plus, seul quelques grincheux espéraient qu’il en fût autrement. Je demeure immobile sur le perron, un pied sur son vieux marbre piqué, l’autre accompagne le mouvement de la porte qui se referme lentement derrière moi, comme si c’était son poids qui la ralentissait, le nez dehors, à deux pas du monde avec son soleil immense, avec derrière dans la nuit de la cage d’escalier des chaînes, et devant le silence d’avant quoi que ce soit. Je n’attends rien et ça dure une éternité. Et puis, après – mais quand? –, la porte accouche d’un claquement, sec et effaré, à peine audible, et on va de l’avant pour toujours.
Mais aucun verrou ne peut barrer la route à notre désir d’être, sinon le désir de mourir. Et plus tard, lorsque l’imprévu nous rappellera à l’ordre, on sera libre de commencer avant qu’il ne soit trop tard la mise à jour de ce dont la vie nous a éloigné pour que, guéri de l’exil – le mal nécessaire –, nous parvenions au printemps suivant à y goûter un peu à nouveau, le regard éloigné.

Jean Prod’hom