Hameau

Le soleil levé avant l’aube essore le ventre gras de la compostière, Corentin est au bois. À Pra Massin les fenêtres sont grand ouvertes, c’est le printemps, la grande affaire.
Personne dans la maison, les rideaux font le dos rond, caressent en retombant la tablette de la fenêtre, un signe de la main, c’est le cru de la cave qui monte prendre l’air. Mais on respire là-dedans, les braises rougeoient et on devine, enveloppés d’ombres, la veste de Corentin, le linge à mains près de la cheminée, un semainier, l’évier de porcelaine ébréché. La nappe sur la vieille table en bois, quelques fruits, un marron et un gland, des clous sortis du fond des poches. Personne pourtant, les rideaux faseyent, c’est le monde immobile qui appareille.
Dehors, c’est comme dans les livres, mais la terre a le ventre mou, les crocus et les nivéoles sont détrempés. Les mésanges bataillent, les pierres sonnent creux, le ruisseau sort de son lit.
Repousser les mots, ne pas prolonger pour l’instant une intrigue qui n’a pas commencé. Il sera assez tôt lorsque le soleil déclinera d’effeuiller les images, décoller morceau par morceau les lambeaux des récits qui tiennent debout nos vies. Quelques mots devraient suffire à la fin, lorsque l’ombre se sera dérobée, lorsqu’on verra s’éloigner les nuages et le vent, et le dedans aller dehors.
Deux ou trois choses laissées là pour rappeler la légende de mars, comme s’il y eût quelqu’un autrefois, mêlé aujourd’hui aux ombres des noyers sur la pente qui mène au ciel. Avec derrière une autre maison, les volets fermés, dedans une vieille qui a tout laissé dehors, comme si elle allait y retourner.
Mais lorsqu’on lève les yeux pour reprendre à la ligne, plus bas, les yeux n’obéissent plus. Est-ce ainsi ? est-ce bien ainsi ?

Publié le 2 avril 2010 dans le cadre du projet de vases communicants chez Juliette Zara (Enfantissages)

Jean Prod’hom

Gros pépin et petits emmerds

À entendre tous les jeudis soir le récit des 708 ou 807 petites souffrances que s’échangent les habitués du Liseron, j’en viens à me demander si un gros pépin autour duquel graviterait toute une vie ne vaudrait pas mieux que le chapelet des petits emmerds qui la rongent morceau par morceau.

Jean Prod’hom
16 juin 2009

Sauver les apparences

à Anthony Poiraudeau (Futiles et graves)

Une jeune femme virevolte au milieu de la cafétéria, toute pimpante dans sa robe à volants savamment étagés; elle laisse deviner des formes dont elle est visiblement fière et que considère à la dérobée ses collègues de travail. Elle s’immobilise soudain, se penche pour saisir les désagréables plis que font ses collants sous son habit de reine, des plis qu’elle remonte tant bien que mal sous le mille-feuille de ses tissus, des plis qu’elle tente de dissimuler ensuite en les lissant tout autour de sa taille de guêpe, avant de se redresser et de virevolter à nouveau.
Je songe alors à l’histoire de l’architecture, aux solides églises romanes de Bourgogne qui joignent sans à coup ni césure le dedans et le dehors; aux architectes des cathédrales de l’ìle de France qui ont été amenés à concevoir des contreforts aux dimensions de leurs ambitions babéliennes; aux basiliques relookées du XVème siècle toscan enfin, à celle de Santa Maria Novella que termina à Florence Leone Battista Alberti en 1470, fixée avec de la colle au vaisseau rustique des frères Sisto et Ristoro, à toutes ces façades de la Renaissance italienne qui, derrière le clinquant, laissent apparaître des coutures bricolées, des raccords, des mauvais plis, bref l’immoralité.
Tout en me baissant pour remonter mes chaussettes, un aphorisme de Nietzsche me revient en mémoire, il conseillait en 1878 à ceux qui bâtissent : Pour exciter l’étonnement, il faut enlever les échafaudages lorsque la maison est construite (Le Voyageur et son ombre, § 335). Si j’avais osé compléter la parole du maître, j’aurais ajouté que, par bonheur, l’histoire restaure à notre insu le dissimulé. Mais ça il n’aurait pas aimé : un peu trop hégélien.

Jean Prod’hom