Economie de subsistance

Emerveillement au-delà du marécage
le canot conduit
au seuil d’une caverne sacrée
dans laquelle dit-on
pleuraient les dieux

pas loin
un abri sous roche
et tout contre les parois
des restes de madriers
des pierres des planches
autrefois
des sauvages lacustres
la douleur à marée haute
s’y rassemblaient
pour se consacrer à l’essentiel

à l’aube
ils rejoignaient les rives
d’un lac d’altitude
avec les teignes
les vers et les asticots
c’est à ces hommes qu’on doit
la pêche à la ligne
au filet
la pêche au coup
à la mouche
la pêche à la bombette
la pêche au toc ou à rôder
à midi ils rabattaient les oiseaux aquatiques
égarés dans les touffes de roseaux
et les échangeaient en plaine contre des babioles

plus tard ils érigèrent
à deux pas de la caverne
un petit oratoire dans laquelle s’est perpétuée une tradition
y priaient ceux qui avaient attrapé
de la main gauche
un poisson une grenouille
une écrevisse un serpent d’eau
une mouche aquatique
un ver de lagune
un canard ou un cygne

les gauchers se multipilèrent
c’est dire que l’oratoire
qu’on appela
la chapelle de la main aux merveilles
ne désemplit pas

Jean Prod’hom

Dimanche 25 avril 2010

Au fond, qui ne souhaiterait pas mener la vie d’une locomotive, une belle locomotive au museau froid et rond; filer tête baissée sous le soleil ou dans les éclairs, siffler, souffler, puis aller au pas dans la campagne déserte, parmi le colza ou le blé, recevoir des soins en fin de semaine dans un hangar aux allures de cathédrale, sommeiller les yeux grand ouverts dans un réduit de province ou une immense gare de triage; et pour terminer, disposer d’une retraite utile chez un ferrailleur, ou insensée au bout d’une voie de chemin de fer abandonnée, les pieds dans les herbes hautes, près d’un bois, enlacée par le lierre, loin des regards indiscrets.

Jean Prod’hom

Sonogno-Frasco-Gerra-Brione-Motta

à Nathanaël Gobenceaux (Lignes du monde)

Jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle les loups étaient nombreux au Tessin. Ils causaient de nombreux dommages aux paysans en décimant les troupeaux de chèvres et de brebis. Pour les éliminer, les paysans creusèrent dès le Moyen-Age des lüére, fosses tapissées de pierres sèches à l’intérieur desquelles ils déposaient un appât vivant pour les attirer et les y faire tomber. On trouve non loin de la petite plaine triangulaire de Brione deux témoignages de ces pièges conçus de telle manière que le loup pouvait y entrer mais, après avoir dévoré sa proie, ne pouvait plus en sortir. Il était aisé alors au paysan de tuer l’animal, de lui sectionner une patte en échange de laquelle les autorités lui donnaient une récompense.

De ses sources jusqu’au Lac Majeur dans lequel elle disparaît, la Verzasca ne s’embarrasse de rien, elle embarque tout dans son lit: la caillasse qui roule du Pizzo Barone, de la Cima Bianca et du Mezzorgiono; les vieux mélèzes, les châtaigniers épuisés, des hêtres; la terre rare que ravine l’eau de la fonte, les restes compostés de fougères, d’edelweiss et de rhododendrons, l’eau des cascades, celle des affluents à laquelle s’abreuvaient autrefois les brebis quand ces anonymes avaient un nom, Efra, Motto, Poncione d’Alnasca; l’eau qui ruisselle, l’eau qui glisse, celle du Val d’Osola, les eaux qui ont eu raison des bergers, bientôt colporteurs ou ramoneurs en Lombardie, éleveurs de bétail ou vignerons en Californie, ouvriers au barrage de Contra levé en contrebas du village de Vogorno noyé aujourd’hui dans le lac de rétention, employés de bureau à Locarno, à Bellinzone ou à Ascona.
La Verzasca a tout embarqué mis à part les immenses blocs de pierre, schistes, micaschistes, gneiss et granite blanc en couches transversales, contre lesquels le torrent toujours plus gros vient buter et hurle continument, une immense rumeur, une rumeur caillouteuse comme si le torrent avait des galets dans la bouche.

Il a fallu des siècles aux Verzaschesi et leur bétail, cheveux blonds et yeux bleus pour atteindre Sonogno, le dernier village de la vallée, au confluent du Val Redorta et du val Vigornesso, en tenant ménage en plusieurs endroits, cultivant maïs et vigne jusqu’à Vongorno, seigle, chanvre et pommes-de terre plus haut dans la vallée. Les truites prospèrent à Gerra. Le châtaignier vigoureux a nourri leur sobriété, un chemin à double ornière, une route enfin construite entre 1868 et 1873. Aujourd’hui il ne faudra à l’hôte de Tenero qu’une paire d’heures pour boire un café au Grotto Redorta et revenir.

Et tandis que je descends sur le chemin qui longe la rivière, tandis que je glisse sur cette pente, avec la terre, les vieux mélèzes, j’entends monter la folle rumeur de la Verzasca, comme celle d’une résistance, une promesse qui ne lâche pas. Il n’est pas aisé de remonter les murs de pierres sèches, de retenir les habitants, impossible de dresser l’eau, mais le bruit monte, remonte là-haut, là où sont les merveilles, au sources, à contre sens, là d’où vient cette rumeur, là où on n’entend rien.

Au XIXème siècle, pas moins de 246 loups furent capturés dans les vallées tessinoises. Dans la Valle Verzasca la présence du dernier loup remonte à 1908. En 2001 le loup a refait une apparition, tout là-haut près du lac Barone. Au-dessus les nuages, immobiles, on n’entend rien, presque rien, quelque chose comme un songe, celui d’un sage qui rêvasse, à Porte Tolle, entre Venise et Ravenne, au bout du Pô.

Jean Prod’hom