LXII

C’est la fête à l’auberge, l’apéro est offert par Lionel, le charpentier, il nous annonce que son fils est né la veille au soir.
– Nous l’appellerons Nathan! annonce l’heureux père. Nous l’avons attendu depuis tant d’années! Santé!
– Des Nathan, tempère le contremaître de chez Progel, j’en avais trois dans mes équipes l’année passée, plus aucun aujourd’hui, on a dû débaucher.
Lionel s’assombrit, l’assemblée aussi, Lionel se tait, il boit un verre, c’est son talon d’Achille, un second, un troisième… Mais Lionel ivre finit par se ressaisir et déclare d’un ton décidé.
– Nous l’appellerons Vin… Vincent! Oui, Vincent!
Je crains que cette décision ne suffise pas à faire bifurquer le destin du nouveau-né?

Jean Prod’hom

Concentrations

Un bouquet de fleurs
en lieu et place
d’un tas de pierres
un tas de bois
des formules rituelles
pour remplacer les cris
le souvenir de l’ibis
une île autrefois sacrée
une terre fertile
un marais au milieu

le portrait
à demi renversé
des aigrettes
en colère
parlant la langue
des canards
et tout autour
l’infranchissable
le ronflement des rancunes
les collets montés

une seule fois
ils se sont baignés
tous plongèrent
après une interminable cérémonie
au lieu où se concentrent
l’être et la concordance des règnes

rien n’y fit
les prairies gorgées d’eau
ne surent rivaliser jamais
avec l’indigence des hommes
battant le pavé
ni les plaintes du vent
ni les aulnes ni les charmes
ni les nuages
ni les parades et les ornements aquatiques
pas même les princes et leur chasse-mouches

les insulaires ne parvinrent
à dégager
aucun des grands axes
qu’il eût fallu
pour que le ciel daignât
leur délivrer
une ou deux éclaircies

Jean Prod’hom

Dimanche 2 mai 2010

Il n’a pas de vie intérieure. Où en a-t-Il pris conscience? Il ne s’en souvient plus. Il sait seulement qu’il était debout et au vent.
Jusqu’à ce jour elle le tenait en respect, immobile et pathétique, dans un silence contrit, il périclitait. Le courage lui est venu de je ne sais où, de la lassitude peut-être ou d’un peu de sagesse. Il a suspendu courageusement les égards qu’il croyait lui devoir, elle s’est évanouie en quelques heures. Un peu seul d’abord, fébrile aussi, et puis vite embarqué.
Il avance aujourd’hui à tâtons, pauvre, allégé d’innombrables arrière-pensées, dans une profusion renouvelée et un monde habité par les dieux, un peu ivre, dans un dédale imprévisible balayé par le vent.

Jean Prod’hom