Ratés

J’ai écouté hier soir un exposé remarquable d’un penseur brillant. Il a su me faire entendre dans un français limpide et avec des mots qui étaient à la fois les miens et les siens ce que nous ne pouvions pas manquer de partager à la fin. Je n’ai pas tenu la distance,…. je me suis assoupi et j’ai pris le large, manquant de cet air qui doit nous maintenir à bonne distance et permettre au monde de s’installer en tiers.

En écoutant Clarisse parler en un français approximatif, bancal parfois, je me suis approché tout près de ce à côté de quoi elle passait, sans espérer pourtant jamais parvenir à faire autre chose que de l’effleurer. C’est le maintien de la distance entre ce qu’elle essayait de dire dans une langue qui n’était pas la sienne et ce que cela supposait vouloir dire dans sa langue maternelle qui me ravissait et offrait la possibilité de l’avènement d’une réalité et d’un sens.
En acceptant de dire ce à côté de quoi elle allait immanquablement passer en usant d’une langue à double foyer, Clarisse faisait entendre l’insuffisance de nos langues maternelles et les accidents de nos pensées. C’est par le creusement de cet espace indéterminé rythmé par les ratés de nos deux langues que nous disposons d’un milieu.

La disparition accélérée des langues est une tragédie, le règne d’une seule une catastrophe. Comment voudrais-tu que j’aperçoive la densité de ce qui m’entoure si tu uses des mots de ma langue? On ne naît au monde que par la médiation de la langue de l’autre.

Jean Prod’hom

Où sont les pigeons?

Si la sagesse populaire nous rappelle qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, Mao Tsé-toung nous a également enseigné que 807 hirondelles peuvent aisément, si elles se donnent le mot, inverser la ronde des saisons.

Depuis que la nouvelle loi sur la protection des animaux est entrée en vigueur, plus moyen de joindre par téléphone le vétérinaire ou le marchand de volailles, le réseau est saturé : poules, oies, poulets, canards, dindons, tous téléphonent à leur avocat.

Le chardonneret dans les mains du souverain, l’ancolie et le lys aux pieds des rois-mages, et pour nous le chemin boueux.

Jean Prod’hom
20 mars 2010

Le jour du glyphe

Des quartiers
il y en avait des quartiers
et ces quartiers
sur l’île
avaient un nom
cinq quartiers
cinq noms
sans fond
et pourtant
exempts de secret

l’empreinte du cactus
au milieu du milieu
le bouclier à la flèche perdue

le repère des aigles
le nid du serpent à plumes

ces quartiers correspondaient
à des entailles
dans le temps
et on racontait les hauts faits
de leurs habitants

seule l’étendue d’eau
vers laquelle
coulaient
les ruisseaux de l’île
seule la lagune
qu’un long môle
de pierres cyclopéennes
tenait éloignée
de l’océan
demeurait à l’écart du grand partage

on a essayé disons-le
d’entailler cette étendue
mais rien n’y fit
aucun récit ni ciseau ni flèche
n’entama la lagune
on lui donna simplement
le nom de glyphe
ce sont les goélands et les cormorans
sur le môle immobiles jours et nuits
qui firent le reste

une fois par année
au jour du glyphe
ils ouvraient leurs ailes

s’ils s’envolaient
du côté de la lagune

les enfants juchés
sur les épaules des vieillards
poussaient des cris
précipitaient
les vieillards gueulants
au milieu des joncs
des roseaux
les corps mourants
dérivaient alors
sur la lagune jusqu’au môle

s’ils prenaient
la direction de l’île

on portait les vieillards en triomphe
jusqu’au pied du figuier
et les enfants leur tendaient des fruits

à la pleine lune qui suivait
quoi qu’en aient décidé les augures
on jetait les armes
dans la lagune
et c’en était fait d’une génération

je n’ai pas trouvé plus fidèle image
de la précipitation des premiers hommes

Jean Prod’hom