Dans la marche

A côté des prêtres et des guerriers
qui se partagent
le fruit des travaux
de ceux qui n’ont bientôt plus rien
à côté des agriculteurs
des marchands et des fonctionnaires
spoliés et bientôt exténués
un paysan

il refuse net
de payer l’impôt
et se retire dans les marches de l’île
accueille les pauvres errantes
dans sa hutte
avec lesquelles il chante
confectionne des manteaux
en fibres de maïs
les amoureux les rejoignent

qui l’a vu se souvient
de l’éclat de sa patience
de ses mains creusées
par les heures
d’un labeur
obscur mais inévitable
de son pagne bigarré
brodé

presque rien
pas de bijou en or
de petites récoltes
et deux mots interdits
hégémonie et ascension

pas d’autre célébration
un verre de fermenté
au jour des ligatures
et un hymne
au jour de la pénombre

lui et ses compagnons
vécurent des bienfaits
que sécrètent les horizons étroits

je le dis
mais qui l’aurait dit
c’est eux
qui enrayèrent
sans qu’ils le veuillent
la désertion des bois
en plaçant un labret d’ambre
dans les mâchoires des loups
et en offrant leur liberté
aux bêtes de la basse-cour
trop longtemps captives

trois générations
se succédèrent
dans cette région de l’île
et puis plus rien

le chroniqueur
évoque la vie
de ce singulier personnage
en marge du récit
de la disparition
des petits dieux locaux
il ne dit rien d’autre des circonstances

la mémoire est oublieuse

Jean Prod’hom

Memento mori

Ne pas mourir n’offrirait qu’un avant-goût assez quelconque de l’éternité. Pour y goûter pleinement, il faudrait non seulement ne pas mourir, mais encore ne pas être né. Et ça, c’est pas à la portée de n’importe qui.

Jean-Rémy, militant actif d’Economie et propreté, a exigé de son entourage que le parti puisse disposer un jour de ses cendres pour confectionner un savon. Je voudrais de mon côté qu’on me cède celui-ci, un seul instant, pour effacer soigneusement les traces de son passage.

Une paire de ciseaux et un noeud en huit pour le séparer de sa mère, un harnais en collier sur lequel il aura tiré toute sa vie, la faux oubliée qui l’attend au bout du chemin.

Jean Prod’hom
4 avril 2010

Dimanche 4 avril 2010

Les voix qui, hier en fin d’après-midi, avaient mêlé leur grain au vent après que celui-ci eut forci, avant de s’en séparer – il s’était mis à pleuvoir –, et de se retirer un café à la main dans la maison close puis, à la nuit, plus profondément encore, de murmures en murmures, dans les chambres à coucher, se lèvent l’une derrière l’autre ce matin, s’assurant par de timides saluts croisés qu’elles sont bien vivantes. Elles s’éprouvent l’une l’autre tandis que le soleil entame sa course sans se retourner.
Je le sais, je les entends ces voix, m’en réjouis même, mais n’y touche pas, tout occupé que je suis à faire tenir debout, au bout de la nuit, sur un écran flottant dans la dépression d’un rêve, une figure constituée de deux parties : à gauche quelque chose comme un texte de six ou sept lignes, à droite l’image d’un autre texte, légèrement décalé vers le bas et plus court. Je les lis une fois, deux fois, étonné par leur équilibre, leur matière aussi, je me promets alors de les transcrire sitôt éveillé. Je les lis encore à plusieurs reprises, consciencieusement, sans jamais pourtant distinguer chacune de leurs parties. J’ouvre un oeil, à peine un oeil, le referme, me retourne pour vérifier que je suis en mesure de tirer ces deux objets hors de la nuit. Je sais la tâche difficile, vont-ils survivre au changement de milieu? Je me décide et lève une paupière, ils sont là, au guichet du sommeil. J’avance encore un bout en entrouvrant la seconde paupière… Trop tard, la figure s’échappe, les mots aussi, le sens même de l’ensemble. Demeure la certitude qu’ils existent bien de l’autre côté de la barrière
Je ne renonce pas, malgré une voix qui me souffle que la partie est condamnée d’avance. Je me retourne, ferme les yeux une nouvelle fois, et me rendors en prenant garde de ne pas entrer trop loin dans la nuit dont je suis, quoi qu’il advienne et quels que soient mes efforts pour y demeurer, en train de m’éloigner. Je somnole sur le seuil, me retourne. J’aperçois alors, au-delà de l’arrière de mes yeux, les traces de mes deux images. Je les lis à nouveau en me promettant de ne pas bouger tant que je ne serai pas assuré de pouvoir les emporter du côté du jour. C’est finalement fait, j’en ai la conviction, je crois en avoir le contrôle, fais un pas à l’extérieur, soulève une paupière, un pas encore. Mais je sens alors que les deux images s’apprêtent à se glisser dans l’ouverture par laquelle le sommeil vient le soir et s’en va le matin. La haute pression du réel ne fait qu’une bouchée du tout dont la consistance supposée ne résiste pas, tout se dilue, ne reste rien.
Je repars pourtant en campagne, obstiné, la partie ne me semble pas perdue, j’y retourne les yeux fermés encore une fois, sachant bien que je ne pourrai pas réitérer une infinité de fois l’opération. Je sens mes forces qui diminuent, les portes se fermer, les stores se baisser. Les caractères des images s’estompent – dans la nuit ? dans le jour ? Les textes deviennent illisibles. Je force, mets la main sur un groupe de trois mots placés en tête du second texte qui sont restés en arrière – en italique ? en gras ? soulignés ? – auxquels je m’accroche, et que je sors de force. Ils se laissent faire: cliquetis des épitaphes. J’ouvre les yeux, satisfait d’abord de n’être pas rentré les mains vides, déçu pourtant de la fadeur de ce groupe, pire, doutant même de l’origine nocturne de chacun de ses constituants. Ainsi j’aurais été incapable de retenir les bribes d’un rêve, qui m’auraient fait gagner sans effort ma journée? Rien n’y fait, on n’y peut rien.
Il faut tourner la page, j’entends les oiseaux et me mets à picorer. J’entends le vent qui a forci depuis la veille, mais dont le régime s’est inversé. Le vent du nord a fait la lessive, refoulant quelques nuages sales au dessus de la vallée du Rhône qui disparaîtront cet après-midi. Quelques voix se croisent en bas, je goûte à l’odeur du pain qui monte à l’étage, à la chaleur de la nuit et à celle que j’aime, à l’air cru dehors qui chatouille le nez, j’aperçois les gouttelettes de condensation sur les vitres, je passe en revue le visage de ceux qui dorment, j’entends les rires retenus des enfants et le vrombissement des voitures sur le pont du Lez, je m’aventure en faisant coexister quelques-uns des morceaux du réel.
Une porte claque en bas, et la fenêtre de la chambre d’en haut s’ouvre en réponse, apportant la preuve que les choses conspirent. Les morceaux ramassés appartiennent à un ensemble dont je devine les grandes lignes. Et je souris aux civilités d’avant le déjeuner, au cliquetis du dispositif de fermeture de la porte de la salle de bains.

Ne faudrait-il pas sortir de la nuit par une autre porte que celle qui nous y conduit? pour en sortir les mains pleines, ne faudrait-il pas prendre la porte qui est à l’autre bout du couloir?

Jean Prod’hom