XLVIII

Ce soir, on inaugure au café le coin des petits: moquette rose, chaises importée de chez Liliput, vieille table basse de l’école du village, chips, quelques pièces de lego, un pot d’eau, une belle boîte de biscuits bretons qui cache cinq crayons de couleur – pas de papier –, Tintin en Amérique, deux verres en plastique de couleur, un vieil album Spirou et les trois enfants des voisins qui en ont profité pour regarder une vidéo tranquilles à la maison. Les trois bambins trônent au milieu du nouveau temple et chantent à tue-tête un vieux tube de Claude-François.

J’ai besoin qu’on m’aime,
Mais personne ne comprend
Ce que j’espère et que j’attends.
Qui pourrait me dire qui je suis?
Et j’ai bien peur
Toute ma vie d’être incompris
Car aujourd’hui je me sens mal aimé.

Le bistrot tremble sur ses fondations, les habitués se dévisagent, ils se demandent si les patrons ont eu une bonne idée et quand tout ça va s’arrêter.

Je suis le mal aimé.
Les gens me connaissent tel que je veux me montrer.
Mais ont-ils cherché à savoir d’où me viennent mes joies?
Et pourquoi ce désespoir caché au fond de moi.

Tous les visages sont tournés vers cet espace stupidement concédé à la modernité, ils cherchent l’identité du meneur.

Oui je suis mal aimé, c’est vrai,
Je suis le mal aimé.
Les gens me connaissent tel que je veux me montrer.
Ont-ils cherché à savoir d’où me viennent mes joies?
Et pourquoi ce désespoir caché au fond de moi.

Silence lourd et assassin lorsque les trois klaxons en terminent avec la rengaine de Cloclo. Les enquêteurs ont eux aussi terminé et le verdict est prononcé: il n’y a malheureusement pas qu’un seul mal aimé dans l’équipe des trois petits malfaiteurs. Pour retrouver le café d’avant il faudra, et c’est un peu regrettable, les supprimer tous les trois.

Jean Prod’hom

L’automne à Pra Massin

On lui avait remis autrefois solennellement des interrogations, l’homme, la vie, le bonheur, l’amitié, elle n’en avait alors pas plus saisi le sens que plus tard la question de l’être, qu’elle avait tenues à bonne distance des années durant.
Elle en percevait l’écho aujourd’hui, lorsque fourbue, assez démunie pour tendre l’oreille au murmure de ce qui s’éloigne, elle croisait le cours tortueux d’une rivière au-dessous des brouillard de novembre, jaillissant hors des ronciers au détour d’un chemin, débordant sans ralentir, des perles plein les poches. On n’est jamais aussi près du plus lointain que lorsqu’il nous hèle dans le brouillard de novembre.

Jean Prod’hom

Dimanche 29 novembre 2009

Le bois mort rode sur l’aire de pique-nique et la fumée se mêle aux doigts calcinés des frênes, les taupes taupinent et les corneilles mastiquent les restes de la belle saison, entre les vieux tonneaux, quelques citernes rongées par la rouille et les pneus orphelins de la décharge de Montgesoye. Les cris des tronçonneuses trouent les collines dont on voit déjà les collets.
Le désespéré d’Ornans s’acharne sur une lyre prisonnière de la roue à aubes en miettes du moulin à Faux, les yeux exorbités, la luette frémissante, bris de céramique, fers forgés et radiateurs.
La Loue file sans broncher vers le Doubs, elle emporte le ventre d’un poisson en loques qui a rendez-vous avec le sud, le bus Besançon-Pontarlier est vide, les casques d’une douzaine de motards sont alignés sur l’unique table de la terrasse du restaurant-pizzeria-grill-salon de thé-glacier-crêperie du Dolmen. Et tandis que je fais les comptes près de Vuillafans, entre le barrage de Bersaillin et celui de Pasteur, j’aperçois sur la rive gauche de la rivière qu’elle touche à peine une plume blanche. Elle déjoue les plans de la providence et remonte muette la pente de la Loue.

Jean Prod’hom