M2

Des sources du Talent, de celles la Corcelette et de la Bressonne, le M2 nous dépose – à peine le temps de s’assoupir – station Délices sur le Chemin de la Ficelle, coulée verte bordée de magnolias en fleurs. A peine un instant et nous voici dans un autre monde, sur la Riviera. Il n’y a désormais plus qu’un pas des moilles et des bioles de Mauvernay, des foyards et des sapins du bois Vuacoz aux ginkgos et aux forsythias du Léman.

Quitter le Haut-Jorat, monter dans le M2 aux Croisettes et rejoindre par beau temps les rives lumineuses du Léman constitue littéralement un ravissement: on quitte le pays des loups et des brigands pour se retrouver l’instant suivant au coeur de celui des chihuahuas et des commerçants.
Le M2 juxtapose miraculeusement deux mondes, deux époques, deux essences de l’homme, le bûcheron et la marchande de glaces, la paysanne et le vendeur de cigarettes, les souliers militaires et les talons hauts, les geais et les canaris. Le métro est un accélérateur, il vous fait glisser d’un coup et sans peine sur la pente qui tenait autrefois le pays des sources secrètes éloigné de celui des rives tapageuses, il met à portée de main de chacun l’imaginaire de l’autre. Ravis!
Du primaire au tertiaire ou du tertiaire au primaire dans la nuit, sans intermédiaire, de l’économie rurale à l’ère postmoderne d’un coup, sans passer par l’ère industrielle, le M2 franchit plusieurs siècles en tous sens, sans orientation – le M2 est un véhicule sans pilote. D’autres ont fait cette expérience avant nous, Londres ou Paris. Mais de l’avoir fait si tard dans une ville de province n’est pas sans leçon: où qu’on soit, c’en est fini de l’anisotropie du temps, du progrès, des promesses des Lumières.

Demeurent toutefois dans le Haut-Jorat, épargnés par les travaux d’Hercule de notre époque, quelques reliquats des siècles passés, des chemins tendus – vy tendant – qui rapprochent et séparent de proche en proche des singularités géographiques interchangeables dans un monde homogène, villages embourbés à la verticale du clocher de leur église, centripètes et centrifuges.
Sur ces chemins bordés de haies s’avancent aujourd’hui encore les pèlerins d’une seule foi, d’Hermenches à Villars-Mendraz, de Corcelles-le-Jorat à Ropraz, de Peney à Villars-Tiercelin: femmes, bûcherons et paysans qui songent chemin faisant au temps qu’il fera demain.

Jean Prod’hom

Psaume

Ce qui ne meurt pas est redoutable. Tremblez devant lui, vous tous, habitants de la terre! écrit le psalmiste.

Mais ne te détourne pas de l’éphémère, murmure la vieille sur son banc: la flaque d’eau, Sauveterre, le vent d’ouest qui couche les herbes folles, la crête de la Montagne de Lure, la porte close de la grange, ceux qui fuient, le chemin poussiéreux, les noms qui disparaissent, les malandrins, l’étang de Gruère, les clochers des églises qui piquent le ciel, la grève de Palerme, le courage des malades, le tracteur dans la remise, les repas sans fin, le charme discret de la bourgeoisie, les tessons, la sieste de l’ouvrier agricole, les terres incultes, un livre ouvert dans une salle vide, les méandres du Doubs, la dignité de l’orphelin, Ferpècle, les côtes de la Bretagne, la pie qui s’envole, les jachères.
Sois bienveillant avec l’éphémère, l’éphémère qui revient, avec le retour des saisons, le sac et le ressac des souvenirs, le chant du coq.

Ephémère, éternel et redoutable.

Jean Prod’hom

Obstination et insouciance

Les habitudes qui l’attendent aux portes du réveil, le guettent et le rejoignent comme les chiens leurs maîtres, sans que ceux-ci aient besoin de faire le moindre signe. Elles lestent ses basques et lui imposent assez vite leur lenteur, leur lourdeur, mais aussi leur simplicité. Il y a un certain enchantement d’ailleurs à se frotter les yeux, certain bientôt de ne pas s’être trompé d’univers, vivant parmi les vivants, d’être du jour et de l’heure lus sur l’horloge. Car il ne se trompe pas, on ne le trompe pas, ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai non plus, mais disons que l’apothicaire qui s’obstine n’ira pas sans raison à la vagabonde.
Et si ni les circonstances, ni la fatigue, ni le doute ne le talonnent et ne l’aiguillonnent, s’il ne se résout pas, ne serait-ce qu’un instant, à quitter les puissantes abcisses et ordonnées du jour, si aucune divine surprise ne l’amène à se liquéfier dans l’air, à danser dans les brumes matinales, s’il ne bat pas un instant des ailes, s’il ne prie pas le Dieu absent, que te dira l’intègre, l’indemne, le muet aux portes du sommeil?
Faut-il dès lors se faire le prosélyte de l’insouciance, en prêcher la doctrine pour arracher aux ornières du sérieux quelques morceaux de déraison? Le coeur de notre esprit devrait-il balancer entre le sombre accablement auquel mènent les plans de la prévoyance et l’immanquable déroute à laquelle conduit l’usage des facilités? Non! Choisir l’un ou choisir l’autre ce serait aller vent arrière, tête baissée et yeux fermés comme des bêtes, insouciantes ou obstinées c’est du même.
Ce sont dans les ornières creusées par ses pas que l’obstiné, les poings dans les poches, aperçoit l’eau capricieuse, les étoiles et la blancheur du ciel d’été. C’est alors qu’entre deux labours il s’assied sur une vieille souche gainée de mousse, sourit ou pleure.
Existe-t-il une philosophie pour dire cela, une philosophie grise, grise et brillante, une philosophie du milieu? qui raconterait les reflets de l’insouciance dans les boucles, les creux, les travers, les impensés de la raison? Et qui nous apaiserait? Une philosphie de l’art qui ferait de la flaque dans l’ornière son petit dernier?

Jean Prod’hom