A la Marjolatte

Feu de bartasses à la Marjolatte, il est midi. Le paysan ramasse ce que l’hiver n’a pas digéré: brindilles légères, morceaux de mémoire, branchettes de lilas, couronnes d’épines. Au coeur du foyer bordé par un ourlet de neige à la couleur indécise, le feu a pris. La formidable odeur se lève et nous enveloppe, les voix oubliées que nous logions dans les blancs de la mémoire esquissent un chant discret, à peine une mélodie tandis que le souffle brûlant des flammes altère les arbres qui sont restés en arrière et l’horizon qui les croise. Le regard se baigne dans le bleu pétrole du ciel qui est descendu dans les ornières où la glace a fondu.
Tout événement n’est qu’un accroît de clarté. L’air froid désemcombre la conscience qui se retire dans quelque recoin, il est vain de résister. Le corps lui-même, poreux, est altéré, il est inutile de se frotter les yeux.
C’est l’heure des grands travaux, le passé et l’avenir sont lavés à grandes eaux, les chemins sont mélangés aux talus, les impasses se lézardent. Où suis-je, ici ou nulle part, je suis ce monde renouvelé lancé sur son erre.

Le feu s’éteint, le soir vient. Et tandis que tu lis pour te réchauffer un roman de gare, ceux qui ne répugnent pas à se pencher sur les papiers calcinés, lisent le texte des braises noires.
Minuit sonne trop tôt, et l’aube déjà.

Jean Prod’hom

Dimanche 15 mars 2009

J’aurais voulu être mortelle, plus souvent mortelle, me confie la vieille femme sur le banc devant sa maison, mais je n’y parviens que rarement. Trop souvent je crains d’être jetée par dessus bord. Je m’accroche alors au peu qui me lie à ce que j’ai été, espérant par là être encore un instant. Je passe en revue le cortège des petites douleurs, des stigmates et des insomnies qu’accompagnent les souvenirs et quelques rêves. Epuisée par la férocité des premières et par le vacarme des seconds, je songe alors à mes enfants qui ferment la marche. Le cortège qui s’éloigne, me lave comme une averse. J’aperçois l’herbe fauchée sur le talus, le coquelicot miraculeusement épargné, le feu âcre des brindilles. Le chat s’assied à mes côtés, je l’entends ronronner et meurs un instant.

Jean Prod’hom

Ente terre et ciel

Dieu pria son fils de s’asseoir à mi-chemin, sur le 807e degré de l’échelle de Jacob, histoire de faire un peu de tirage. Comme chacun le sait, le fils refusa.

Jean Prod’hom
5 mars 2009