
Cher Jean,
Merci des nouvelles des hauteurs. Votre pluie n’est pas pour me surprendre. L’hiver a fait son entrée, ce matin, et il n’a toujours pas gelé. Il reste des roses au jardin. Les campanules sont fleuries et treize jonquilles sont déjà écloses, pas moins. Ce soir, le soleil retardera d’une minute son coucher. Comme dit Beckett, « c’est énorme ».
Encore une année calamiteuse, les attentats sanglants de janvier, ceux de novembre, et ma mère qui nous quitte, le 12, la veille de la tuerie. Après Beckett, Groddeck, qui nous rappelle, si toutefois on pouvait l’oublier, qu’on a tous les âges à chaque instant. C’est le garçonnet de quatre ou cinq ans, désemparé, désespéré qui a pris la direction des opérations, depuis le mois dernier. Et il ne retrouvera plus celle qu’il cherche dans les allées du supermarché.
Bonne année à tous, envers et contre tout, avec des maths et de la grammaire. Non, celle-ci n’est pas forcément le triste, le vétilleux catalogue de bizarreries impératives qu’on nous a enseigné mais l’armature de la pensée, la droite voie de notre sens et les petits enfants- j’ai vérifié, jadis, dans mon collège- accèdent sans difficulté à pareille évidence. Quoi de moins surprenant! Ils la possèdent à l’état pratique et, maintenant, ils savent qu’ils l’ont toujours su. Ils découvrent de quelles richesses ils étaient dépositaires. La Bruyère, pour finir: « Juste après viennent les diamants et les perles ».
Amitié.
Pierre
Corcelles-le-Jorat | 21 décembre 2015

Cher Pierre,
Pluie ce matin au Riau, grasse matinée pour Arthur et Lili, bain pour Louise, math et écriture pour Sandra. J’écoute – et regarde – l’heure que François Bon consacre à vos livres ; il termine avec Aimer la grammaire.

Ce court traité tient dans ma bibliothèque, lui aussi, une place à part. D’abord parce que j’enseigne cette matière à la triste réputation, mais aussi et surtout parce que vos pages constituent la réalisation d’un rêve que je fais parfois et que votre phrasé redouble : celui d’aller à l’essentiel et d’y rester. L’avant-propos et les paragraphes introductifs de chacune des parties de cet ouvrage fournissent bien assez de grain – à moudre mais aussi à semer, arroser, récolter – pour nourrir les élèves jusqu’à la fin de leur scolarité obligatoire.
Nous sommes doubles, faits d’un corps et d’un esprit. Le premier est matériel, prisonnier d’une heure – le présent – et d’un lieu (ici, maintenant). Le second, quoique immatériel, n’est est pas moins très réel, puissant et libre. Il peut se transporter ailleurs, revenir dans le passé ou se porter dans l’avenir, imaginer ce qui n’est pas. Tel est le privilège de la pensée. Nous ne sommes pas seuls au monde… Pour faire connaître ce que nous sommes aux autres et pour savoir ce qu’ils pensent, nous nous parlons.
Leçon donc, également, de philosophie première et d’écriture, donnée à coup de proses brèves qui relèvent tout à la fois de l’aphorisme – on y retrouve, sans qu’il soit nommé, Descartes – et du poème : Nous ne sommes pas seuls au monde.
Je poursuis la lecture du Chardonneret. Le tableau de Fabritius réapparaît enfin à Las Vegas, je me languissais :
… j’aimais le savoir là à cause de la profondeur et de la solidité qu’il donnait aux choses, du renforcement de l’infrastructure, d’une précision invisible, de la justesse d’une assise qui me rassurait, tout comme il était rassurant de savoir que, au loin, les baleines nageaient sans crainte dans les eaux de la Baltique et que des moines de mystérieuses zones temporelles psalmodiaient sans discontinuer pour le salut de l’humanité.
Je n’en ai pas fini avec ces oiseaux, avec le jaune, le rouge, le noir et le blanc, juste se délecter de ce moment délicieux apporté par le vent. Je ressors ma boîte de néocolors, descends au Do it d’ Epalinges ; pas de térébenthine, mais un ersatz. Je passe la fin de l’après-midi un pinceau à la main.
C’est soirée de Parkour à Lausanne pour Arthur, anniversaire à Servion pour Lili. Nous passerons la soirée à la maison, Louise, Sandra et moi.
Jean Prod’hom
Il faut bien ça pour offrir une réponse à la mort

Cher Pierre,
J’ai oublié de mentionner hier le billet que Lisbeth Koutchoumoff a consacré à Marges dans Le Temps ; un billet à double détente, dans lequel je me retrouve d’abord dans les marches de la littérature, avec Alexandre Friederich – que je ne connais pas –, Pascal Rebetez et François Beuchat ; seul ensuite dans le Jorat, avec couleurs, lumière, ciel, boue.

Ramasser une pierre ou retenir quelque chose du jour, c’est du pareil au même, il faut bien ça pour offrir une réponse à la mort.
Sandra, Oscar et les filles descendent chez Marinette faire leur job dominical ; Arthur est sur pied à 9 heures, sans qu’on sache ce à quoi il s’affaire. Je monte au triage, m’étends sur l’herbe sèche et lis à l’abri du vent qui s’est levé la fin de la première partie du Chardonneret : Tom – 13 ans – arrive à Las Vegas avec, dans une seconde valise, emballé dans les feuilles du New York Post, le tableau de Fabritius, 33.5 × 22.8 cm.
Je retrouve T étendu sur son lit, on babille avant que je lui lise La petite fille de la rue du Simplon, la nouvelle d’Alice Rivaz lue samedi matin à Penthalaz. Il m’offre une carte postale de Lascaux que je glisse dans les Sables mouvants de Mankell. Je propose en effet de lui en lire, dès la semaine prochaine, les premiers chapitres. On verra ensuite.
Jean Prod’hom
