De mon commerce avec les chardonnerets

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Cher Pierre,
Le réveil sonne à 5 heures 30, Sandra se lève ; Lili, May et Louise se préparent, elles se rendent à Martigny pour une manche de la Kids Cup. Arthur déjeune à 11 heures.

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De la semaine qui s’est écoulée et de mon commerce avec les chardonnerets, je me réjouis et la conclus : l’obstination semble, une fois encore, la meilleure alliée du miracle. Celui-ci se prépare, ne serait-ce que pour savoir où diriger notre attention et nous trouver là où il aura lieu. Comme s’il se confondait parfois avec la nécessité, et que nous avions à en faire la preuve jusqu’au seuil de son surgissement. Il se passe alors autre chose. Bonheur.
Je sors avec Oscar, on trottine jusqu’au triage : lecture du gros de la première partie du roman de Donna Tartt, dont je ne savais rien, sinon qu’il n’est pas sans rapport avec le tableautin de Fabritius qui reste, après l’explosion d’une partie du Metropolitan Museum of Art, dans un sac à commissions en nylon. J’ai hâte de connaître la suite.

Jean Prod’hom

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Une nuée de chardonnerets

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Cher Pierre,
Lili et Valentine sont prêtes pour la journée de l’élégance, mais Louise ne voit aucune raison de se prêter à ce bal ; on déjeune, Sandra les emmène à Mézières. Je dépose Arthur avec ses skis aux Croisettes plongées dans le brouillard, emprunte l’autoroute, sors au-dessus de Penthalaz, bois une verveine, feuillète le journal et lis, en attendant l’ouverture de la COOP à 8 heures, une nouvelle d’Alice Rivaz : La petite fille de la rue du Simplon, sombre nouvelle nous interrogeant sur les pouvoirs du langage et l’étanchéité des groupes sociaux, sur l’infranchissable fossé qui sépare ceux des rues de ceux des boulevards, la Lulu de Grancy de la riche Anne-Marie du Simplon.

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Le boulevard dont il est question dans cette nouvelle n’est évidemment pas sans rapport avec le village de Grancy, au nord duquel je compte bien aujourd’hui voir enfin des chardonnerets. Ce village abrite en effet un château qui vit naître du beau monde : des Senarclens, des Pourtalès et des Rougemont, en souvenir desquels on baptisa du nom de Grancy le seul boulevard de la ville, l’unique vestige d’un vaste projet de constructions grandioses (Etienne Corbaz-François Vallotton) mis en route, puis abandonné par la Société des boulevards lausannois dans les dernières années du XIXème siècle.
Je me fais à l’idée, en sortant de la COOP, de rater une fois encore mon rendez-vous avec les chardonnerets ; car s’il fait jour, le brouillard est dense. Mais la friche de Grancy est cent mètres plus haut que Penthalaz, si bien que le soleil guigne lorsque j’y parviens ; j’entends quelque part, au milieu de ce vaste espace laissé aux chardons de cinq, six ou sept hectares, d’invisibles présences ; j’y avance et m’y tiens immobile.
Quelques épis oscillent, soudain un bruit… qui vient de loin, de haut ; je lève la tête, plusieurs dizaines d’oiseaux filent à l’orient ; le piètre amateur que je suis ne parvient pas à les identifier ; ils reviennent puis, sans s’être posés, repartent à tire-d’aile ; tant qu’à faire je bifurque à l’est, passe le sommet de la butte.
Et la nuée est là, comptable, juste en-dessous ; une quarantaine ou une cinquantaine de chardonnerets qui babillent et croquent des chardons. Il m’aura donc fallu une semaine et les conseils d’Alain pour arriver à mes fins ; le bonheur est immense, un bonheur qui dure, une grosse heure. Je m’approche de ces petites taches rouges et jaunes qui s’éloignent, j’exécute un grand arc pour avoir le soleil dans le dos, en prenant garde de ne pas les pousser à l’extrémité de la friche et les obliger à l’abandonner ; il suffirait peut-être de ne pas bouger, feindre de m’éloigner pour qu’ils s’approchent. Difficile à vérifier avec le temps dont je dispose.
Je me rends compte que j’ai davantage besoin d’eux qu’eux de moi, ils le savent peut-être ; et l’idée que le gros de leur vie se déroule à l’insu des hommes m’apaise.
Je rentre par Echallens, mes chaussures pleines de terre, où je lis l’article que Danny Schaer a consacré dans l’Echo du Gros de Vaud à Marges ; continue par Villars-Tiercelin et Peney. Je coupe en arrivant quelques fruits, râpe du fromage et réchauffe des pâtes ; Louise et Lili sont ravies de leur matinée. Elles ouvrent un message adressé à toute la famille ; ce sont des voeux pour l’année qui vient. Un second texte les accompagne, avec le nom de Jésus, visiblement corrigé. Lili se penche et l’examine soigneusement ; elle relève enfin la tête en la hochant, songeuse :

Jésus avec du Tipp-Ex, c’est pas très normal !

Jean Prod’hom

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Première et dernière fois

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Cher Pierre,
Ces heures de sommeil où il n’y eut, deux jours et deux nuits durant, ni jour ni nuit – mal de chien et convalescence – m’ont fait du bien. Je n’ai pas failli à ma tâche une seule heure, depuis bientôt 30 ans ; suis allé à la mine gueule droite ou de travers, d’orgueil parfois. De rester à la maison, hier et avant-hier, de me le permettre, m’aura remis plus vite debout.

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D’autant que je trouve dans mon casier un formulaire, celui de mes voeux d’enseignement pour l’année scolaire 2016-2017 à compléter d’ici fin janvier, pour la dernière fois. C’est la première fois que j’use d’une expression pareille, ce n’est pas la dernière.
Le Moyen Pays – qui est aussi le pays de la Venoge –,  que j’aperçois du second étage du collège, est gros d’un brouillard laiteux qui se dissipe à 9 heures. Une élève présente à ses camarades le caméléon, une seconde ce qu’elle a appris de la Cosa nostra sicilienne, une troisième lit à haute voix le 11ème chapitre de La Vallée de la Jeunesse. Longue halte à la salle des maîtres. Le brouillard se réinstalle à 14 heures si bien que je renonce à faire un saut dans les friches de Grancy.
Je m’arrête à C au retour, m’entretiens avec l’infirmier responsable que j’ai déjà croisé. Je retrouve finalement T à l’étage qui est allé faire un tour. Comme convenu je lui lis une nouvelle, la deuxième du recueil d’Il colombre de Dino Buzatti : La Création. Il me raconte en contrepoint l’histoire, connue me dit-il, de ce roitelet oriental bien décidé qu’on le rassure, après avoir décimé tous ses contradicteurs : Qui de Dieu ou de lui-même est le plus grand ? Le roitelet convoque les sages ; tous gardent le silence, inquiets pour leur tête ; un seul, sage parmi les sages, se risque enfin : c’est bien le roitelet qui est le plus grand, lui seul est capable d’exclure qui que ce soit, quoi que ce soit hors des limites de son royaume ; Dieu non, son royaume est sans borne.
Je m’arrête au retour en face de Ferlens ; toujours pas de chardonneret, mais un pic épeiche et, qui vient le rejoindre à la cime d’un vieux chêne gainé de lierre, une grive draine. Je décrotte mes chaussures à la fontaine du refuge de la Détente, bois une verveine à l’auberge de Mézières.
Au Riau, tout le monde est sur pied, Arthur est en vacances, Louise aura résisté. Je repars pour Oron ramasser Lili et Valentine qui mange et dort à la maison ; elles parlent chiffons avant de s’endormir, car à Mézières, demain, c’est tout à la fois le dernier jour de l’année et celui de l’élégance.

Jean Prod’hom

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