Le merveilleux plus vraisemblable encore que le vrai

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Cher Pierre,
Ce quinzième lundi de l’année scolaire est le dernier de l’an ; et savoir que nous allons disposer de deux semaines de vacances me rend plus sympathiques encore les cinq jours qui me séparent d’elles. Nous somme au Riau, une fois encore, au-dessus du brouillard et nous y resterons jusqu’au soir. Il me faut pourtant, ce matin, gratter le pare-brise et réveiller les élèves. Je choisis la méthode douce, la lecture des chapitres XII et XIII du Grand-Meaulnes.

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Augustin s’est réveillé lui aussi, transi de froid, dans la chambre de Wellington où il s’est caché ; glisse sa tête entre les rideaux et entend sur le palier un bruit de pas étouffés ; il en sort finalement pour se rendre dans la demeure centrale du domaine mystérieux où se déroulent d’étonnantes conversations et se prépare une fête étrange ; on entre, on sort ; on se croise et on disparaît ; des enfants en font à leur tête, des comédiens conversent avec Pierrot et Arlequin : il y a du Lewis Caroll dans ces pages.
Les événements apparaissent comme des traînées de lumières qui se succèdent avant de s’évanouir, se chevauchent colorées, lumineuses, mais en laissant immenses des vides, des morceaux de nuit et le ciel. Rien ne se refermera jamais plus, tout pourtant tient, fragile, par une volonté dont on ne sait rien, maintenus que nous sommes en-dehors du secret de cette force invisible qui donne tant d’assurance aux invités : jusqu’au mystère.
Quelque chose excède la raison et rend le merveilleux plus vraisemblable encore que le vrai. Avec François qui répète sur le seuil, mot à mot, le rêve éveillé d’Augustin. Impossible d’en faire le plan, le mystère se tient là.
Le secrétariat m’a demandé de remplacer une enseignante ; dans une classe d’une vingtaine d’élèves, douze ans, auxquels je décide de lire une nouvelle de Maupassant : Le Papa de Simon. Je me rends assez vite compte qu’une dizaine d’élèves sont attentifs, les autres n’écoutent pas, ou font semblant ; ils campent dans le collectif, loin de tout lieu et d’eux-mêmes, nulle part, taguenatzant avec leur gomme ou leurs voisins, secoués par une agitation qu’ils font transiter plus loin et tentent de saisir au retour. Je dois m’arrêter à plusieurs reprises, regrettant de m’être aventurer là, avant de me consoler en m’avisant que certains n’ont pas perdu une miette de ce beau récit.
J’emballe la journée à 15 heures 30 et file à Grancy par Mex et Vuillerens. Le soleil se couche sur l’horizon, le brouillard rampe dans les plis des collines ; au milieu des champs une friche d’une centaine de mètres sur cent, celle dont m’a parlé Alain ; des chardons en pagaille, des herbes sèches, anonymes, pas de bruit. J’avance comme un indien, lève un lièvre qui s’enfuit, puis un chevreuil qui froisse et casse les épis avant de disparaître au grand galop en-haut la friche ; j’entends bientôt des sifflements et j’aperçois, malgré le peu de lumière, une tache bleue qui s’envole, une mésange ; un autre oiseau ensuite, aux couleurs discrètes, qui se confond avec les chardons, – un pipit des arbres ? Alain pourra peut-être me renseigner.
Je rentre par Echallens, Peney et la Solitude. Le bosco n’est pas allé à l’école, Lil est pâlotte. Je prépare des épinards et fais cuire des pâtes, Arthur râpe du fromage. Louise rentre enchantée de son audition à Palézieux. Elle a joué avec cette Mégane qu’elle admire, Sandra a enregistré leur prestation. Encore !

Jean Prod’hom

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L’image du chardonneret me poursuit

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Cher Pierre,
La vente de sapins a eu lieu samedi matin, on l’a oubliée ; mais Jean-Jacques – à qui j’ai téléphoné hier soir – m’attend à 9 heures 30 devant le local de la commune, comme promis : cet homme est une perle. Je bois un café à l’auberge où le syndic déjeune en famille, je ramène un sapin de plus de deux mètres que je dépose dans le jardin.

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L’image du chardonneret me poursuit, il me semble de la plus haute importance que j’en voie un. Je sais depuis ce matin qu’ils n’ont pas disparu, je suis membre en effet d’ornitho.ch, la plate-forme officielle des ornithologues et des observateurs d’oiseaux de Suisse. J’y appends qu’Henri en a vu un aujourd’hui, à Aigle. Alain quatorze, hier, sur la Place du Cirque, au nord de la Plaine de Plainpalais ; Erwan un à Courroux, dans le Jura ; Benoît un à Bonvillars et six à Champagne ; Nathalie deux à l’embouchure du Mujon ; Sylvain plusieurs à Chamblon près d’Yverdon ; Claudia deux à Glion ; Alain une quarantaine à Grancy, je lui envoie un message.
Arthur est mal fichu, Sandra et les filles sont descendues rejoindre Marinette. Je me mets en route, dépose un bouquin dans la boite aux lettres de Laurence à Vulliens ; les moineaux et les mésanges piaillent dans son vieux verger tapissé de pommes qui macèrent. Je continue sur Moudon, puis Thierrens par les Rutannes. La route entre Donneloye et Yverdon est ouverte, je laisse la Nissan au bout de la Promenade Robert Hainard, longe la Thièle, puis le lac jusqu’à l’embouchure du Mujon. Un ornithologue compte les canards, il y a souvent des chardonnerets dans les aulnes, mais il n’en a pas vu aujourd’hui, pas entendu non plus.
Je monte jusqu’à Chamblon, colline entourée par le Bey au nord et le Mujon au sud, colline sur laquelle se dresse un Château devenu hôpital depuis 1925. C’est dans les bois pentus de Gruvy que Sylvain en a observé hier ; j’entends des mésanges, des moineaux, des merles, des corneilles, mais pas de chardonnerets.
Retour par Thierrens et Moudon, Mézières. T est assis sur son lit lorsque je l’aperçois par la porte ouverte de sa chambre ; il fait de petits mouvements avec ses bras en écoutant la radio ; on se serre la main, il tourne le bouton de son petit transistor. Sourires. Mais les morceaux de terre que je ramène sous mes baskets des bois de Chamblon et que je dépose sur le parquet l’inquiètent ; je demande à une infirmière une brosse et une ramassoire. Puis on parle. Je lui lirai la prochaine fois une nouvelle, on entamera plus tard, si on s’y retrouve, une lecture au long cours.
Au Riau, Arthur est couché dans son lit, pâle ; le sapin debout dans le hall, habillé par Sandra et les filles. Je prépare une salade, deux gâteaux au fromage et un aux poires. On regarde en famille les nouvelles : Guy Parmelin est rentré à Bursins ; les hommes suisses ont une fertilité réduite ; la COP21 a débouché sur un accord qu’on dit universel et contraignant ; le Front national n’a fait main basse sur aucune région ; Steve Guerdat a remporté le Grand Prix de Genève sur le dos de Nino des Buissonnets et Sion a éliminé Bâle de la Coupe suisse.
Alain m’écrit qu’il y a en effet une grande friche près de Grancy avec de nombreux chardons, il ignore s’ils y seront demain ou après-demain, mais m’assure qu’ils reviendront, ajoutant que ne ce sera facile de les photographier, pas sûr qu’ils se laissent approcher.

Jean Prod’hom

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Ces mayens d’où l’on voit le ciel couler dans le lac

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Pour s’assurer les honneurs d’avoir été le premier à annoncer la mort de celui qui aura profondément marqué son époque, il est indiqué de le faire savoir un peu avant qu’il ne meure. Le tuer ensuite.

T’es pas mort que t’es déjà mort. C’est dire que t’es pas mort très longtemps avant d’être vraiment mort.

Je vous parlerai de quelques-uns parmi les plus grands poètes argentins. Il y en a de plus grands encore, malheureusement encore vivants.  

Jean Prod’hom