C’est un bout de paysage tapissé de givre

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Cher Pierre,
Sale matinée ! Je vais en tous sens sans être nulle part, tirant les fils imaginaires de ce qui n’a pas été fait la veille et de ce qui serait à faire. Je ne suis pas là, dehors sans y être, à la traîne de raisons qui m’enchaînent comme dans un rêve, forclos. Difficile d’en sortir, difficile d’entrer dans la partie.

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Sentiment de passer à côté, de m’accrocher à une idée. Avant que quelque chose me tende la main. En y prenant garde j’aurais pu y rester ; on a tôt fait d’être pris dans cette nasse dont on est trop souvent le prolongement, dans laquelle on s’emmêle. Plus tard, plus tard : ne restera rien le soir venu et on n’aura rien vu venir.
C’est entre Ferlens et Auboranges que je me suis réveillé, alors que j’allais faire des courses à la COOP d’Oron. C’est un bout de paysage tapissé de givre qui me sépare de moi-même ; une image traversée par une allée de feuillus désarmés, une grange attendrie au sud par un soleil pâle, une prairie étroite déroulant sa pente jusqu’à la route. Je m’arrête et fais une photographie.
Retenir, cueillir, noter quelque chose, le matin déjà, c’est accepter que cette chose, quelle qu’elle soit, infléchisse notre parcours, oriente notre regard, anime nos pensées jusqu’au soir ; elle nous oblige à cesser d’être à la traîne, à nous extraire de nous-mêmes et du monde, à prendre les devants, à donner une couleur à ce qui nous entoure et que nous découvrons pour la première fois. Marcher, regarder, penser deviennent des aventures.
Marinette m’a confié l’autre jour qu’elle n’en avait pas vu dans ses friches ; c’est pourtant un temps à chardonnerets ; je cherche, demande à gauche, à droite sans en savoir plus. Je regarde quelques-unes de ses représentations, celle du Maître du Haut-Rhin, dans laquelle un couple de chardonnerets, perchés sur un rosier au pied duquel poussent des fraises, regardent par la fenêtre.

Jean Prod’hom

Vladimir Holan et Stephen Jourdain

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Cher Pierre,
C’est une nouvelle collègue, toute jeune, qui travaille jour et nuit dans le nord-vaudois, pleine de projets et de certitudes, habitée par la conviction que les programmes scolaires ne sont que des ensembles de justifications, intentionnellement absconses ; elle est pleine aussi de bon sens et souscrit, comme moi, à la loi du moindre effort ; mais Archimède n’est pas son saint patron ; elle conçoit d’abord cette loi comme un arc de décharge, l’art de détourner ce qui lui pèse, pour accepter et supporter de nouveaux fardeaux.

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Mauvaise surprise en début d’après-midi lorsque je remonte au Riau. L’aurochs sous la crépine de la façade sud de la grange à Jean-Jacques n’est plus seul, il va devoir partager sa bande de crépi avec la signature stylisée d’un inconnu qui passait par là. Si le gamin repasse et voit enfin cette bête née à Chauvet, qu’il n’hésite pas à revenir une troisième fois, avec un seau de chaux et un large pinceau en poil de martre. Et qu’il s’efface sous la toison du petit qu’il aura donné à l’aurochs de Jean-Jacques.
Les filles se rendent à Thierrens, pour la dernière fois, elles iront en effet, dès janvier prochain, à Valeyres-sous-Montagny, village près d’Yverdon, traversé par la Brine ; je bois une verveine en revenant au café de la poste de Villars-Mendraz. Lis un peu de Vladimir Holan et un peu de Stephen Jourdain.

Jean Prod’hom

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Quand il pleut le dimanche alors que tu es seul, complètement seul,
Ouvert à tout, mais que ne vient pas même le voleur,
que ne frappe à ta porte ni le soûlard ni l’ennemi,
quand il pleut le dimanche alors que toi, tu es abandonné,
et tu ne comprends pas comment vivre sans corps,
et comment n’être pas alors que tu as le corps,
quand il pleut le dimanche alors que tu es tout entier livré à toi-même,
oh ! n’attends pas de toi de parler avec toi !
Il n’est alors que l’ange qui sache, et seulement ce qui est au-dessous de lui,
Il n’est alors que le diable qui sache, et seulement ce qui est au-dessus de lui !

Le livre quand on le tient, la poésie quand il tombe… (Vladimir Holan)

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Marchant dans la rue, je surprends, venant à ma rencontre, mon image dans la glace latérale d’une devanture. C’est celle d’un Tiers, c’est aussi Moi.
Pendant une fraction de seconde, j’ai l’impression de dire « je » à la troisième personne. Brusque bouffée de bonheur – Pourquoi ? (Stephen Jourdain)

L'éternité sans immortalité

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Cher Pierre,
Il a beaucoup plu au milieu de la nuit ; les copeaux de bois et la sciure ont rejoint le gravier entre les dalles de l’allée ; je place les cartons vides de la bibliothèque à l’arrière de la Nissan et descends au Mont. Nous suivons sur la TRS, entre 9 et 10, une partie des élections au Conseil fédéral, les petits Vaudois auront congé l’après-midi du 17 décembre pour fêter Guy Parmelin, leur nouveau conseiller fédéral.

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Le projet avec Stéphane prend forme ; à moi d’établir le lieu où déposer notre cueillette quotidienne ; l’affaire démarrera le 14 janvier. Je reprends le modèle utilisé jusque-ici pour lesmarges, d’où je retire toute ce que je peux retirer sans toucher au code source. Il restera, tout en haut, peu visible, une corniche à double profil.
T est couché sur son lit, je m’assieds sur une chaise et on parle de choses et d’autres, de l’éternité, du suicide assisté, de l’immortalité, des bruits dans le couloir, de Holan, de l’éternité sans immortalité. Sa petite chambre a l’avantage d’être bien chauffée, mais le soleil n’y entre jamais. Il se détend, moi aussi. Sa soeur viendra demain pour s’occuper de ses affaires.
Il n’a pas grand chose à lui ici, quelques photographies, les souvenirs de ses lectures et des rencontres qu’il a eu la chance de faire avec des hommes qu’il a admirés. Il me parle notamment de Stéphen Jourdain avec lequel il a passé une inoubliable journée à Morges, il me prête le seul livre visible dans sa chambre, un livre qu’il n’a plus la force de lire : Une Promptitude céleste.
Je crois que mes visites lui font du bien, elles m’en font aussi ; nous parlons de choses graves, presque silencieusement, auxquelles il pense chaque jour, comme nous tous. Je lui propose avant qu’on se quitte de lui lire la prochaine fois, s’il le souhaite, quelques pages ; on en reparlera. Trois-quarts d’heure suffisent, il me sourit, fatigué, je lui souris. Il est heureux que nous nous soyons rencontrés, moi aussi. Je passe à la déchèterie y déposer les cartons et rentre au Riau.
Arthur travaille avec deux camarades dans sa chambre, les filles écoutent de la musique au salon, je prépare une salade et des croûtes au fromage à la cuisine, Sandra rentrera plus tard.
On regarde après le repas le journal télévisé, Guy Parmelin essuie de nombreuses critiques et les titres des journaux de demain ne sont pas tendres à son égard. Avoir la peau dure n’est pas une qualité suffisante pour faire un bon politique, mais elle est nécessaire ; je ne puis m’empêcher de me faire du souci pour ce nouvel élu.
Les filles vont se coucher et Arthur se remet au travail. Lili me demande de rappeler à sa mère qu’elle doit l’embrasser sitôt rentrée. Je n’attends pas, monte me coucher avec Vladimir Holan et Stephen Jourdain.

Jean Prod’hom