Des gamins peu enclins à mettre le feu

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Cher Pierre,
Les quatre bibliothèques sont en place depuis hier ; Guillaume revient ce matin, avec son frère, poser à l’étage les meubles de rangement. Ils dégagent ensemble le recto et le verso d’une belle assurance, heureux à l’idée de rencontrer, quels qu’ils soient, les problèmes qu’ils sauront résoudre. Ils se parlent comme deux frères qui ne se seraient pas revus depuis des années ; ils s’appellent, eh frérot, s’encouragent et se conseillent, plaisantent. On boit un café à 10 heures.

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J’ouvre de mon côté le portail d’accès sécurisé aux ressources de l’Etat de Vaud avec le doigté d’Edward Snowden : nom d’utilisateur, mot de passe et authentification forte, façon matrics ; j’y dépose – l’école décidément exagère – les derniers résultats des élèves. Puis range quelques livres.
Le brouillard que j’ai laissé, hier soir, à l’entrée de Corcelles s’y trouve encore. Je monte avec Oscar à la Moille-aux-Blanc assister au spectacle. Le brouillard stagne dans les vallées de la Veveyse et de la Broye, cache le Mont-Pèlerin. Je salue par-dessus l’immense édredon mes frères des Pléiades et des Paccots.
Les filles rentrent à midi, je glisse au four le gratin que Sandra a préparé hier, lave une salade et coupe quelques fruits en quartiers. Il faut faire vite, une demi-heure pour manger et respirer c’est peu : je suis opposé à l’horaire continu. Lili a plus de chance, elle a congé et reste à la maison ; je dépose Elsa et Louise devant le cimetière de Mézières.
Dix des vingt-six élèves de 9P sont capables désormais de mettre en page sur rapidweaver leur billet et ceux de leurs camarades. En me libérant de cette tâche, les élèves font de moi un meilleur lecteur. En retour leurs billets s’améliorent au fil des semaines, avec pour conséquence de donner des exemples à ceux qui cherchent en vain l’idée qui les sauvera de leur petit néant. Un élève lance un débat sur le site – le premier de l’année – autour de la COP21; il glisse au passage qu’il a signé la pétition dont parle Nicolas Hulot.
Une maman d’élève a souhaité me voir, on a rendez-vous à 17 heures ; son mari, elle et ses deux enfants ont quitté la vallée de la Chevreuse et le cours de l’Yvette au début de l’année. Tout va bien, mais s’intégrer ne se fait pas d’un coup.
David qui travaille dans la classe parallèle évoque l’inertie du groupe d’élèves dont il est le référent. Des gamins à l’image du temps qui les a vu naître, peu enclins à mettre le feu, à s’interroger sur l’équilibre miraculeux des choses, à s’en informer et s’en étonner.
Nous sommes entourés de mules doctrinaires, précautionneuses à l’excès, présomptueuses par nécessité ; piégées dans leur box par le confort, les compléments alimentaires et les mesures de sécurité, un cadenas toujours en réserve. C’est l’autre dans l’aventure qui se dérobe et s’éloigne. Où donc poser désormais le pied et marcher lorsque le jour se lève ? Où placer le levier ? Je crois mieux deviner ce vers quoi tend le regard du saint Augustin de Carpaccio à Venise, l’oeil rivé sur ce qui lui manque et qu’il maintient, ainsi, aussi éloigné qu’il le peut, et qui fonde en retour la singularité de son existence. D’avoir voulu combler cette distance en multipliant les dispositifs optiques aura certes livré quelques secrets, mais cette aventure aura également conduits beaucoup d’entre nous, par une espèce de passage à la limite, à croire que l’autre avait été définitivement rapatrié dans le même. Aux non-dupes de faire entendre à nouveau l’irréductible altérité du monde.
Bernard Stiegler dit des mômes qu’ils ont besoin de s’identifier à leur père, puis à une figure de rupture avec le père qu’ils accusent alors de ne pas incarner correctement et sincèrement la loi. Ils cherchent alors d’autres figures identificatoires. Mais s’ils ne trouvent plus de possibilité d’identification dans la société, et s’ils vivent dans une société qui est en train de s’effondrer, ils sont prêts pour s’engager dans ce que j’ai appelé une sublimation négative – qui peut conduire au pire. Ce sont là encore des symptômes. Pour répondre à cette impossibilité d’identification, Bernard Stiegler en appelle à la société qui se doit de produire au plus vite des capacités nouvelles d’identification positive sur des idées républicaines, constructives et vraiment porteuses d’avenir. Je crains que de telles figures identificatoires, lorsqu’on attend que la société les produise, ne fassent pas long feu. Ces figures identificatoires sont peut-être là, lointaines et sous nos yeux.
Le café de l’Union a des airs de fête, la patronne a sorti des guirlandes rouges et d’argent, collé sur la porte des étoiles poudrées de blanc, des flocons, des bougies et des fausses barbes, une crèche à droite de l’entrée, je vois mal ce qu’on pourrait y ajouter. J’embarque à la fin de l’entraînement Lili et ses deux amies que je dépose à Mézières. Guillaume est parvenu à poser cet après-midi le meuble de l’entrée, les travaux sont cette fois bel et bien terminés. Ah! non, il reste deux plinthes.

Jean Prod’hom

Les frontistes auront peut-être un sursaut républicain

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Le soleil lance ses feux sur le sommet du Chasseron et les aiguilles de Baulmes ; l’ombre se retire, glisse à leurs pieds, se plisse comme un tapis qu’on enroulerait ; puis remonte lentement des fonds de la Venoge, à la hâte soudain jusqu’à nous.

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Stéphane Lévy | Droit au silence | Point Rouge Gallery | 14 janvier – 30 janvier 2015

La semaine commence, il faudra une fois encore prendre des mesures pour qu’elle ne m’avale pas d’un coup. Me retirer chaque fois que cela est possible, pendant la récréation que je surveille ce matin, à midi lorsque la cour déserte est remplie de lumière, plus tard avec les derniers rayons du soleil.
Le Front national a réalisé hier en France un score proche des 28%, en tête dans six régions sur treize : inquiétant naturellement, pour nous tous, pour les frontistes également, ils auront peut-être un sursaut républicain, ou une heureuse crainte, celle de ne pas être à la hauteur, personne ne l’est plus.
Ce qui menace précède de beaucoup ce qui a eu lieu ce week-end, tout le monde le sait, si bien que chacun préférerait aujourd’hui le statu quo au pire, c’est bien normal mais n’est pas suffisant. Chacun devine la terrible impasse et tremble de ne voir poindre aucun idéal, aucune figure identificatoire, espérant encore que ceux-ci puissent venir d’en-haut, se substituer à nos démons partisans. Comme si l’altérité nous avait définitivement abandonnés.
Je lis aux élèves de 10ème le récit de la nuit de Meaulnes sur la paille humide de la bergerie abandonnée et de sa découverte, le lendemain, du domaine mystérieux. Les deux élèves qui ont oublié leurs notes la semaine passée évoquent ensuite le naufrage du Titanic et le destin des Amérindiens d’Amérique du Nord. Je leur laisse toute liberté pendant la dernières période.
Lecture à nouveau avec les élèves de la 9G, chapitre 9 de la Vallée de la Jeunesse : Eugène regarde Apostrophes ; la chaîne de télévision française est venue en effet filmer Simenon. Eugène se souvient, Simenon touche à deux reprises le tronc du cèdre du quartier avant d’entrer dans sa maison et de parler du suicide de sa fille.
Lecture encore avec les 9P, La Parure de Guy de Maupassant.
Il est 15 heures 40 lorsque je prends l’autoroute, fais une halte à Lutry, la librairie est fermée. J’ai rendez-vous à 16 heures 30, je me balade dans la grande rue, cherche et trouve la maison dont mon grand-père d’Epalinges, devenu épicier, s’était fait l’acquéreur.
Je retrouve Stéphane au restaurant du Major Davel à Cully ; deux heures suffiront pour que nous nous mettions d’accord sur la forme que pourraient prendre nos échanges. Je la dépose à l’entrée de Riex, le brouillard m’attend au-dessus de Chexbres. C’est avec ma mémoire qu’il me faut conduire, remise à jour plusieurs fois tout au long du trajet : à la  bifurcation de Savigny, devant le restaurant chinois de Forel, au motel de Servion, avant le radar de Mézières, dans le virage avant Ropraz. Plus besoin ensuite, le brouillard s’est accroché à l’entrée de Corcelles, dans le pré à Jean-Paul.

Jean Prod’hom

C’est en réalité une sittelle

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Cher Pierre,
Le tourisme pédestre a balisé un chemin qui monte au fond des Ciernes avant de bifurquer sur le Liderrey et de traverser, à flanc de coteau, les pâturages. Il nous dépose sur le chemin qui monte à Vounetse.

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Du soleil il y en aura eu aujourd’hui, partout et du tout bon, chacun s’en est régalé : les chats, les pies, les corneilles dans les frênes, un écureuil dans la haie qui longe le sentier qui redescend au vieux village, les mésanges. On entend de très loin les coups secs de ce qui semble être un pic, on aperçoit enfin l’oiseau pendu la tête en bas du gros foyard contre lequel nous sommes appuyés, c’est en réalité une sittelle, on ne l’imaginait pas capable de faire un tel tintamarre. Il sonne douze coups à l’église de Charmey, on lézarde sur un banc qui domine le village, difficile de s’en arracher.
La commune de Jaun organise comme chaque année un marché de Noël, on y monte, y fait quelques achats. Le choeur d’hommes de Berg a été invité par les organisateurs, Berg est un hameau de la commune de Schmitten entre Fribourg et Berne, Des amis qui ont lancé cette société de chant en 1978, il n’en reste que trois ; c’est avec l’un d’eux que je batoille à la pause ; il est content de voir que des jeunes sont venus les rejoindre, ils sont plus de vingt chanteurs aujourd’hui.
On ramasse Oscar à Tatroz, puis les enfants à Vevey où ils ont passé deux jours et deux nuits, joué, bricolé, marché, et même travaillé pour l’école ; Edouard et Françoise sont des anges. On rentre à neuf heures, les filles vont se coucher, Arthur nous raconte comment s’est passé son vendredi soir.

Jean Prod’hom