Marcher dès le saut du lit fait du bien

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Cher Pierre,
Marcher dès le saut du lit fait du bien, surtout lorsque la part de soi chargée de faire le point – qui suis-je? où suis-je? qu’ai-je à faire? – annonce au réveil, à celui qui attend les instructions, que ce qui devait être fait a bel et bien été fait la veille. Et lui indique, pour le combler, qu’il serait préférable de remettre à plus tard la tâche prévue, laquelle attend, comme le pain, son levain.

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En effet, j’ai fini hier soir de rédiger les réponses aux questions qu’Amandine Gleralec m’a adressées, et les cinq poèmes que V. M-A. m’a invité à écrire demeurent dans les limbes. J’ai donc marché une grosse demi-heure en équilibre, sans appréhension, sans ombre : Mussily, Moille aux Blanc et retour.
Mais il est temps de descendre à la mine ; pas sûr que les gamins soient aussi enclins qu’Oscar à renifler les pistes qu’ils croiseront ; en voilà un qui est toujours content lorsqu’on se saisit d’une laisse.
J’aperçois en sortant de la maison les traces de deux paradis : devant la porte-fenêtre du salon et en bas des traverses de chemin de fer. Ce sont les filles qui ont sorti, hier après-midi, les craies ; elles ont indiqué, en couleur, les étapes pour y accéder ; la pluie de la nuit n’a pas réussi à les effacer et dans le jardin, l’hiver a buté contre les fragiles obstacles qu’elles ont dressés pour jouer avec leurs chevaux imaginaires, enfermés tout l’hiver dedans leur tête.
Si mes premiers pas ont baigné dans une douceur printanière, il n’en ira pas de même pour l’élève dont la maman est morte hier matin des suites d’une longue maladie. Je me raisonne, il ne faut préjuger de rien, les hommes ne manquent pas de ressources ; on leur prête trop souvent nos faiblesses, sans considération des réserves dans lesquelles ils puisent lorsque l’irréparable se produit.
Pas tous! La situation en effet dans laquelle l’organisation de la société plonge certains de nos enfants, fragiles déjà, ne les aide pas à recourir instinctivement aux forces dont ils disposent, sans le savoir ; à en user pour trouver une place qui leur ferait défaut ou à laquelle ils n’auraient jamais eu accès. Au contraire, leurs forces tendent à s’échapper, à se diluer, à se perdre dans les mailles du tissu social.
L’impératif de croissance est mortifère. Sans que l’on sache précisément si la multiplication des aides, des médiations, des marabouts, des psychiatres, des coachs, des psychologues, chaque fois qu’ils interviennent, est à l’origine de la réduction de substance des personnes dont ils s’occupent, ou si cette substance est entamée avant même qu’intervienne le filet social. Répondre à cette question ne change rien à l’affaire, puisque celui-ci ne parvient pas à endiguer la montée des pauvretés, à refaire du lien et donner un peu de confiance à ceux qui en manque. A moins que je ne me trompe, les plus optimistes n’hésitant pas à affirmer que tout va encore assez bien, qu’ il ne faut pas se plaindre, que ça pourrait être pire, reconnaissant par là qu’on ne perd rien pour attendre.
L’architecte est venu en fin d’après-midi nous présenter les grandes lignes des différents travaux d’isolation sur la maison ; on risque bien de faire la totale. Je laisse Sandra à l’architecte, parce qu’il est temps de conduire Arthur à Ropraz Le temps s’est refroidi et je retrouve les filles, Lili frigorifiée, sortant du manège à Thierrens, la voltige ne les aura pas réchauffées. Le feu brûle dans le poêle.
Les derniers chapitres des Chroniques de l’Occident nomade m’occupent jusqu’à 8 heures. Aude Seigne raconte sa fâcheuse habitude de compter les marches d’escalier ; elle se souvient notamment du nombre de celles qui lui ont permis d’atteindre le sommet du minaret le plus septentrional d’Europe (XV). J’aurais pu succomber à cette tentation, si et seulement si j’avais été capable de déterminer avec certitude où commencent et où se terminent les première et dernière marches de n’importe quel escalier.
Elle évoque les malentendus qu’engendrent la collision des temporalités (XXII), la honte qui saisit le voyageur (XXVI), l’agitation qui l’amène à considérer un si grand nombre de choses en même temps qu’elles est lui se vident de leur substance (XIX).
Quelque chose doit changer, cette fuite s’interrompre, inexplicablement (XXI), en devenant effacement de soi (XXII). Le départ prend alors le pas sur le voyage (XXIII), l’écriture sur les notes. Deux ans pour donner une expression à ce besoin de voir les choses s’éloigner, dos au mur, le port d’Ancône dans les lumières d’hiver (XXV). Dire ce mouvement pour tenir les deux bouts, voyager et demeurer sur le pont d’un rafiot.

Jean Prod’hom

Ne pensais pas que les Mimosas

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Cher Pierre,
Ne pensais pas que les Mimosas, l’une des unités psychogériatriques de Cery, me feraient une si bonne impression. Je m’y suis rendu à midi, après une matinée à la mine ; j’ai parqué au nord du site, près des ateliers, en zone bleue ; j’ai traversé le quartier des pavillons : le Tamaris, le Calypso, les Cerisiers, les Cèdres ; des jeunes gens s’étaient regroupés et fumaient emmitouflés dans des gros habits qu’ils semblaient porter depuis toujours. Je me suis dit que, pour certains, ce qui leur reste c’est leur veste, celle qu’ils portent depuis qu’ils ont 15 ans.

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Parce que j’avais de l’avance, j’ai zigzagué entre les ateliers et les pavillons, les grands bâtiments majestueux, les horodateurs, des locaux apparemment sans affectation, une église, des buvettes, des allées, une ferme, un service social, de grands arbres, des jardins, il y a même une galerie d’art ; il y a aussi une grande salle de colloque, des routes secondaires, des chemins de terre, des pavés, un court de tennis, des bois, plusieurs hôpitaux et une pelouse pleine de jonquilles.
Quelque chose demeurait captif dans ces lieux, quelque chose qui m’a fait penser aux auberges de jeunesse en fin d’après-midi, au club med en basse saison. Ou encore à un quartier ouvrier d’une petite ville industrielle du sud de l’Europe. A un monastère aussi, mais avec des règles moins strictes que celle de saint Benoît. Ce n’était pas désagréable.
Si bien que, lorsque je suis monté en ascenseur pour retrouver F. dans l’unité des Mimosas, mon appréhension – liée au mot psychogériatrique qui me renvoie immanquablement aux instruments de torture médiévaux –  s’était évanouie. J’ai rencontré des infirmières et des infirmiers pleins de bonne volonté et d’attention.
F était dans le couloir, elle n’a pas été surprise de me voir, comme si ma visite était annoncée, elle m’a reconnu. Je lui ai proposé qu’on se rende de suite de l’autre côté du village, pour jeter un coup d’oeil aux sculptures de Marie-Chantal Collaud et aux peintures de Gisèle Grana, elle n’a pas refusé. On a traversé lentement les longs couloirs souterrains des bâtiments ; dehors, on est allés d’un bon pas, le froid semblait la piquer tellement qu’on y est arrivés avant l’ouverture ; j’ai changé de plan, on est entrés, de l’autre côté de l’allée, dans l’atelier de poterie. F n’a pas montré beaucoup d’intérêt, ni pour la poterie, ni pour la balade ; elle s’est plainte du froid. Mais le ton y était, on vivait bien dans le même monde, sans que nous sachions exactement lequel, de quoi nous parlions et si ce qu’on disait aurait une suite.
On a repris le même chemin pour rentrer aux Mimosas, on s’est trompés deux fois d’étage avec ce fichu ascenseur. Les infirmières nous ont alors invités aimablement à boire un thé au salon. J’y suis resté jusqu’à près de 3 heures, l’atmosphère était paisible, celle d’une pension qui vit au ralenti. On a fait fondre des biscuits pèlerines dans un thé aux fruits qu’un infirmier nous a servis ; c’est une pension plus qu’un hôpital. Une patiente a voulu emporter une biscotte dans sa chambre, elle a pris une petite voix pour convaincre l’infirmier qui la lui refusait qu’elle la glisserait dans le tiroir de sa table de nuit et que personne n’y verrait rien. Il a accepté. On est retournés dans sa chambre, je lui ai demandé si je pouvais faire une photo, elle regarde par la fenêtre, la vie continue.
Je suis parti réconforté, on a dit tant de choses sur ces établissements, des avis à l’emporte-pièce nourris par les peurs. Mais j’ai cru comprendre quelque chose d’important, les visites soulagent les infirmiers qui en ont bien besoin, leur travail est tellement difficile. Même que je leur ai dit merci en les quittant et qu’ils m’ont souri. On est tous embarqués, mais cette fois c’est nous qui sommes dedans.
J’ai fait une halte dans la galerie en allant rechercher ma voiture ; les sculptures de Marie-Chantal Collaud méritent le détour. Un saut encore jusqu’au cimetière juif du bois de Cery : pas d’arrosoir. Rentre ensuite au Riau, longue promenade avec Sandra et Oscar par l’Escargotière et la Goille, il pleuvine.

Jean Prod’hom

On ne peut que se réjouir : le Matricule des Anges

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Cher Pierre,
On ne peut que se réjouir lorsque des inconnus se saisissent des mots que vous avez laissés et leur donnent une seconde vie. Le soin qu’ils ont mis, à déposer les leurs, éloigne un instant les doutes qui vous taraudent. Ainsi les lignes transparentes de Dominique Aussenac, à propos de Tessons, dans le dernier Matricule des Anges (161). C’est dans la salle de presse de la bibliothèque universitaire de Lausanne que je les lis.

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Fais un saut ensuite, avant midi, à la librairie de la Louve ; en ressors avec Le causse en hiver de Gil Jouanard. Je remonte chercher ma voiture parquée à la Borde par le Valentin et Riant-Mont. La responsable du salon de coiffure où j’allais me faire couper les cheveux, il y a cinquante ans, est sur le pas de porte. Elle a repris le commerce, il y a 10 ans, à celle qui a succédé, pendant 25 ans, à Monsieur Descloux. Je ne reconnais rien des lieux.
J’entre, à l’angle du Valentin et de Riant-Mont, dans l’épicerie-bio qui a remplacé Diga-piano. La propriétaire me raconte que le vieux Zappelli est venu la voir il y a quelques années, heureux de savoir que les lieux qu’il avait occupés autrefois accueillait à nouveau une épicerie. A dire vrai, une épicerie qui ressemble davantage à une droguerie ou une pharmacie qu’au magasin de l’Italien. La boulangerie de Riant-Mont 2 est devenue elle aussi un salon de coiffure. Je vais faire un tour au fond du jardin de Riant-Mont 4, fais quelques photographies avant de redescendre par les escaliers tournants jusqu’au Tunnel. Remonte à la mine pour trois périodes et un rendez-vous avec une mère d’élève.

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Bois une verveine au café d’Oron en lisant quelques belles pages de Gil Jouanard. Me rappelle les avoir traversés, les causses, de Mende à l’Aigoual, me souviens aussi de deux nuits dans les hôtels vides de Saint-Enimie et de Meyrueis, il faisait froid, c’était vraisemblablement l’automne 1982. J’avais trouvé, en redescendant du Causse Méjean, une vesse-de-loup grosse comme un ballon de rugby.
Ramène Lili d’Oron, on passe par Ropraz pour embarquer le mousse.

Jean Prod’hom