Ridentes in vestibulo

Musée Romain de Lausanne-Vidy
Vernissage de « Taupe niveau »
4 décembre 2014

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Merci à vous tous qui avez accueilli ces petits morceaux de terre cuite, ils n’en demandaient pas tant, s’en seraient même volontiers passé. Même s’ils laissent quelquefois apparaître, lorsque le jour se lève, un certain plaisir à prolonger leur modeste existence, sans raison, parmi les hommes. Ces brimborions ne sont pas à une contradiction près.
Prendre garde de n’égarer quiconque dans une aventure déjà suffisamment égarante, ces petites pierres auraient tôt fait de vous dérouter et de vous conduire dans une de ces franges, une de ces friches où les mots manquent.
Un texte donc, bref, pour dire une fois encore la nature indécise et miraculeuse de ces presque riens, dessiner à grands traits le commerce que j’entretiens avec eux, depuis 25 ans déjà, jusqu’à leur arrivée ici. Sur les marches de ces escaliers, dans ce vestibule, en latin comme il se doit.
Enfin… le titre :
Ridentes in vestibulo

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Suite pour violoncelle No.1 in sol majeur, BWV 1007: Prélude
Johann Sebastian Bach
Paul Tortelier

Jean Suite Sol majeur BWV 1007

Le monde se répartit en deux grands domaines : celui des objets auxquels on ne demande rien d’autre que de se maintenir en leur être : les artistes en sont les animateurs.
Celui, plus étendu, des objets dont l’individualité se réduit à un chiffre né de la combinaison de leurs traits distinctifs, obéissant serviles aux modèles élaborés dans les laboratoires : les savants en contrôlent l’accès.
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Qu’il le veuille ou non, chaque enfant est invité à choisir auquel des deux saints il vouera sa vie, hésitant parfois longuement avant de s’en remettre aux héritages familiaux, au hasard ou aux circonstances, sans jamais savoir exactement ce qu’il aura manqué en laissant derrière lui l’un ou l’autre des deux chemins dessinés par la tradition.
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Je suis resté quelque part sur le seuil, assis sur un escalier. Sans décider. En équilibre précaire sur le rebord d’une fenêtre, – je me souviens, c’était celle d’une cabane de montagne au pied des Dents-du-Midi –, incapable de me soumettre aux excès de la raison collective ou d’épouser les miroitements de l’aventure solitaire, préférant passer au large de cette mise en demeure, évitant ainsi de rejoindre l’un ou l’autre des deux camps sur le point de livrer bataille.
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C’est dire que ma rencontre avec ces morceaux de terre cuite, brisés, rejetés, oubliés dans les laisses de l’océan et de l’histoire, m’aura permis d’aller et venir à l’écart des grandes affaires, de ramasser sans concurrence ces minuscules paradis portatifs qui m’auront ouvert une voie sans histoire, à égale distance des pâmoisons et de l’esprit de sérieux.
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Car il reste un tiers continent qui échappe au grand partage, aux rêves des artistes et aux formules des savants, et dont la traversée offre à nos vies un joli chemin de prose que les héros d’André Dhôtel ont balisé en leur temps : l’échappée belle.
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Fierté donc, fierté que ces délaissés soient arrivés jusque-là et que j’aie pu contribuer à leur reconnaissance. Mais amusement surtout, amusement qu’ils se retrouvent à deux pas des vieux briscards de cette illustre maison, tessons et fibules, tuiles et verres soufflés, identifiés, étiquetés, classés sous clé.
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Regardez-les dans ce vestibule et aimez-les pour ce qu’ils sont, je n’y suis pour rien, visages de clown, masques de carnaval, broderies, brimborions égarés devenus boussoles. Eclatés hier, éclatants aujourd’hui.
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Trop jeunes pour nous apprendre quelque chose, ces tessons ne parlent ni latin ni grec. Ils sont toutefois assez naïfs pour avoir un avenir, rient sous cape en parlant la langue des cuisines. Mais ne leur en demandez pas trop, ils ne répondent que d’eux-mêmes. Petits moments de rédemption serrés entre déchirure et disparition. Ni bijoux ni témoins, à l’autre bout du sacré comme du passé, dans un vestibule.
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Le livre qui les accompagne a pour titre TESSONS, il en est le catalogue déraisonnable et incomplet. Ce n’est pas un traité même s’il en a parfois l’allure ; il a en effet renoncé à vouloir faire le tour de ce qui le déborde, les hypothèses y pullulent mais sont allées fleurir ailleurs. L’idée de classement ne le rebute pas, mais il ne s’y attarde pas et semble dire : « Va, il y a mieux à faire. »
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Ce catalogue doit beaucoup au hasard, mais il n’aurait pas vu le jour sans la bienveillance d’inconnus qui sont devenus mes amis, saisis par l’étrange beauté de ces éclats, si bien que l’itinéraire qu’ont suivi ces morceaux de terre cuite pour établir leur campement ici, à Vidy, mériterait qu’on s’y attarde. Une autre fois.
Ces tessons, il aura fallu un peu de violence pour les arracher à leur condition, sur les berges de l’océan, des cours d’eau qui les ont façonnés, des lacs et de la mer. Car ce sont des êtres de lisière et de plein air, nés aux limites de la terre et de la mer, en-deçà des partitions dont ils assurent pourtant l’intelligibilité.
S’ils tiennent debout aujourd’hui dans cette vitrine, hier dans un bol ébréché, sur une armoire à chaussures, au fond d’une poche ou dans le creux de la main, chacun d’entre nous doit savoir qu’ils sont prêts à prendre la poudre d’escampette, là, tout près, dans le sable et sous le vent, sur les rives du Léman. Ecoutez-les murmurer : « Laissez-nous être oubliés! »


Jean Prod’hom

"Que signifie ce nuage ?" | Justine Neubach

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Il n’y a rien, dans ma mémoire, qui précède le français. Le français est à ma racine. Il est l’emporte-pièce qui a tranché ma pâte à monde. Il a fondé mon décor. « Je » m’est devenu une seconde peau, « tu » s’est modelé à l’Autre, et entre ces pôles, progressivement, des mots de plus en plus nombreux ont mis le réel en morceaux.

Le français a été, pour longtemps, ma lucarne – la seule. Soit j’acceptais de regarder français, soit il fallait fermer les yeux. Aucune alternative, sinon une façon enfantine de chantonner sans mots, en enchaînant au hasard des sons que les adultes taxaient de « charabia » tout en me mettant à l’écart. Tenter de s’échapper de la reine langue française, c’était aussi cela : tomber en charabia, risquer de n’être plus prise au sérieux, à peine entendue.

Très tôt, ainsi, je me suis résolue à classer le non-français au rayon des bruissements du monde. Le russe y côtoyait le frisson des herbes sous la brise, l’anglais était tout proche d’un gloussement de ruisseau, d’autres langues sifflaient, chuintaient, couinaient, chantaient ; certaines auraient pu être des langues de prairies ; d’autres, des voix pour l’explosion ; il y avait des langues qui s’écoutaient comme la mer dans un coquillage et d’autres, proches, rêches, gutturales, langues remontées des mines, les visages noircis, le regard luisant.

Toute langue étrangère participait d’un univers crypté, aux prises avec l’émotion – univers qu’il convenait de ne pas trop interroger. Il ne fallait pas demander « que veut dire jak ten czas leci ? » ; ce m’eût été l’équivalent d’un « que signifie ce nuage ? »

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Plus âgée, par la force des choses, j’ai appris l’anglais. J’y ai travaillé à regret, comme on se jette à la rue par grand froid. Les cours d’anglais m’étaient dépourvus d’abris. Parcourus d’ombres. J’apprenais brutalement qu’il y a dans l’anglais quelque chose de plus qu’un ruisseau qui rit. Des phrases gonflées d’un sens qu’elles refusaient de me livrer dansaient devant mes yeux. La Langue Etrangère s’était détachée du continent des bruits. Elle devenait énigme, clef des regards complices qui s’échangeaient autour de moi sans que je ne sache à quel sujet. Elle me barrait la route avec une sévérité de porte celée.

Et puis il y a ces craintes qui nous viennent, enfant, quand on n’a pas encore touché à d’autres langues et que soudain, l’anglais passe nos lèvres. « Peut-on oublier le français ? » – « Qui je suis quand I am ? »
J’eus d’abord peur de cette langue. Peur de ne pas la savoir et peur de la savoir. Peur de ce qu’elle m’avait toujours caché – intonations, expressions, perspectives – et peur de me perdre en la découvrant.

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Lentement, la peur a cédé. Ce sont des gens que l’on rencontre. Ce sont d’autres langues que l’anglais qui entrent en jeu, consolatrices. L’allemand par exemple. Le besoin de savoir l’allemand pour lire de la philosophie. Puis l’envie de connaître une autre poésie, allemande. L’apprentissage émerveillé. Les insuffisances du je suis révélées par l’ich bin.

Alors j’ai ouvert la lucarne. J’ai posé un pied hors de France.

Dehors, le monde est fou. Il fait mine de se plier docilement aux exigences de chaque langue. Il se comporte comme une eau fuyante à laquelle on tenterait d’assigner une forme en la faisant passer de récipient en récipient. Mais sa forme, la vraie, qui la connaît ? Pourquoi devrait-il en avoir ?

Celui qui aime les langues le sait : passer de l’une à l’autre, c’est tout à coup se renverser pour marcher sur les mains. Du français à l’anglais, ma voix change, ma posture subjective aussi, mon rapport à l’action.

Juger qu’il faut savoir une autre langue que la maternelle pour avoir doublement prise sur le monde est une erreur, je crois. La langue agit à un niveau tout autre. On se sent travaillé intimement par elle. Au départ, la langue doit être une nécessité. Ensuite, elle devient ce qu’on veut : outil d’analyse, poésie, cri salvateur, vraiment n’importe quoi. Mais pas la vérité. Car la langue est d’une insouciance… Elle passe en sifflotant à côté des « vérités vraies ».

Justine Neubach

Justine Neubach fait entendre sur l’internet une voix singulière et exigeante. Je suis heureux qu’elle ait accepté de rejoindre lesmarges.net et de m’accueillir chez elle, sur son site Silencieuse.net, : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Et les autres vases communicants de ce mois de décembre, c’est
ici.

Merci à Angèle Casanova et à Brigitte Célérier pour la gestion de cette belle entreprise.