Derniers honneurs

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Ultime représentation à Moudon de l’Helvetia, l’un des 25 cirques qui sillonnent encore nos régions ; avant sa tournée de printemps. Les choses ont cependant bien changé ; il proposait en effet au milieu du siècle dernier un spectacle à ciel ouvert. Les circonstances – ou le mauvais sort – l’ont fait disparaître pendant une vingtaine d’années avant qu’une famille de magiciens ne le fasse ressurgir en 1975 sous un chapiteau. C’est à cette époque que le cirque a pris ses quartiers d’hiver sur les rives de la Broye. Les naissances de Julien et de David obligeront Daniel et Brigitte à concevoir de nouveaux chapiteaux, toujours plus grands. Julien est aujourd’hui le nouveau directeur, il a épousé Anaïs en 2013, une troisième génération se prépare.

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Dernière représentation donc du cirque de Noël à laquelle j’ai assisté hier soir. Avec un sentiment douloureusement partagé. Admiration d’abord devant le courage de ces petites entreprises familiales traditionnelles qui ne ménagent pas leurs efforts pour survivre dans une société qui ne leur fait pas de cadeaux, admiration devant leur capacité à résister en mettant sur pied des activités sur mesure, organisation d’ateliers (catégorie Baby circus, adulte, loisir, senior, fitness), représentations privées, goûters avec les artistes.
Mais effroi également devant ces héros d’un autre temps dont les corps défaits ne connaissent pas la retraite, héros vieillis et grimaçants dans un décor décati, vendeurs à l’entracte de barbes à papa et de sachets de popcorns pour arrondir leur fin de mois, en rang serré près de la porte de sortie pour remettre à chacun d’entre nous les flyers de la dernière chance et prolonger le rêve d’enfants qui n’existent plus. Smarty et Silver ne ressemblent plus vraiment à des poneys-poneys, mais à ces poneys qu’on apercevait à l’arrière des véhicules dodelinant de la tête, la moquette est usée jusqu’à la corde, les articulations craquent, les paons ont perdu leurs plumes.
Le public a rendu les derniers honneurs sans piper mot.

Jean Prod’hom

Car au bout il y a un charme.

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En collectant les dessins, les petits mots et les bricolages que nous ont offerts nos enfants tout au long de l’année, bouts de bois et de terre cuite devenus foule en désordre lorsque vient le moment de faire un peu de place au pied du nouvel an, ne serait-ce que pour y accéder, je me suis surpris à penser que leur destin ressemblait étrangement à celui des pensées que l’on met de côté chaque jour avec l’idée qu’un matin le philosophe qui sommeille en nous les jettera dans un récipient d’argent. Sur lequel il suffira de poser un couvercle d’or pour les faire mijoter à feu doux et en tirer une grande oeuvre.

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A la fin le philosophe prend congé, et nous avec ; et ceux qui restent ont tôt fait d’aspirer ou de collecter ces billets qui traînent aux quatre coins de la maison pour les jeter dans la benne, comme on l’a fait naguère avec les trésors de nos enfants que l’on n’a pas voulu conserver.
Et si je pense aujourd’hui à tout cela, c’est d’abord parce que Sandra revient de la déchèterie, mais c’est aussi parce qu’une lectrice de ces billets a ajouté il y a quelques jours à l’un d’entre eux, en guise de commentaire, un extrait des Papiers collés.

Pour qu’un penseur soit intéressant, il faut qu’il ne puisse pas penser jusqu’au bout. Car il n’y a pas de bout. Il y a un charme. La pensée est enlevée, fait la roue et ruine l’ambition d’absolu. Tout est à refaire, toujours, pour un homme d’esprit. C’est pourquoi la notion de progrès ne lui convient pas. Ce ne sont perpétuellement qu’essais, tentatives, pour faire sauter la machine. Qui ne saute pas.
(Georges Perros, Papiers collés 1, L’Imaginaire, Gallimard, page 150)

La succession journalière de ces billets, quand bien même je me défends d’être un homme d’esprit, ne sont qu’essais et tentatives, pour faire sauter la machine. Et si je les dépose ici, c’est en attendant quelque chose qui ressemble étrangement à rien et parce qu’il faut bien les mettre quelque part. Georges Perros dit tout cela mieux que moi, il suffit de lire les Notes pour une préface des Papiers collés. Et les papiers eux-mêmes.

Jean Prod’hom