Car tout peut encore s'esquisser

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Aucun mot pour désigner le vide autour duquel s’articulent nos fables et la succession de nos jours. Pas de mot non plus pour décrire la stupeur de la raison lorsque l’inattendu la paralyse. Le mistral penche ce matin en tous sens, la plaine cherche son assiette et des morceaux de récits passent en coups de vent. Fallait bien pourtant que je me fixe quelque part, placer un pont en garde à vue, y attacher une boucle, puis deux, trois, qui feraient tenir ensemble la miniature, et auxquelles viendraient s’agréger indéfiniment ce que nous avons sous les yeux et nos ignorances.

Car tout peut encore s’esquisser dans les marges, dans les blancs.

Je marche avec un ruban à la boutonnière, un papillon et une libellule blasonnent le talus, je reconnais les lacets d’une majuscule d’un vieil incunable. Le déferlement s’ouvre comme une fleur.

Jean Prod’hom

(CQR) Ne laisser dans la main que le noyau du jour

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Tu me conseilles de tourner la page, c’est ce que je fais. Quelques mots chaque jour, paire ou brelan, phrases réduites, allégées de ce qui va sans dire, deux fois trois mots. À la longue, ça ne fait pas un pli, ni un livre ni une vie, mais quelque chose qui leur ressemble.
Ce matin j’ai nourri les moineaux, me suis assis sur le banc pour donner forme à ce qui n’en avait pas, m’y suis pris comme une araignée. L’imprévisible s’en est mêlé. J’ai pris les devants, talonné par l’envie de bien faire, ai tourné les mots dans tous les sens avant de mettre debout la page. Manière à moi de nourrir les dieux, écran ou rempart à ce qui menace.
Une heure ou deux en fin de journée à goûter l’air d’après l’averse, avant que je ne m’avise que tout est à reprendre, l’incompréhensible ne se satisfait pas de mes mots. (P)

Ne laisser dans la main que le noyau du jour.

Sortir. Je croque dans le verger deux cerises noires. (P)

Jean Prod’hom

Que montrer d'un silence?

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Le silence des vivants est doublement articulé, pas celui des morts. C’est pourtant lorsqu’ils réapparaissent au détour d’une pensée, sur un dressoir ou dans un coin du ciel que les visages de ceux que l’on ne reverra pas font entendre dans un silence énigmatique ce qu’ils ne parvenaient pas à dire de leur vivant.

Que montrer d’un silence?
Ses peuplades dans le réel?

Elles sont légion les réalités qui vont leur bonhomme de chemin, silencieuses, à l’écart du réel : le canal que je longe, le tilleul de la place, le vendeur d’abricots, un poème. Je vais moins seul de savoir les mondes qui nous séparent et me tourne vers vous comme un revenant.

Jean Prod’hom