Ne jamais tourner le dos au progrès

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Au début nous hésitions tous sur le y de dyslexie parce que dyslexiques nous l’étions tous un peu. Mais des dyslexiques il y en eut chaque jour davantage, un pourcentage toujours plus important, davantage encore. Nous avons alors comme il se devait pris acte du mal qui se répandait et quelques mesures inoffensives. Mais le coin avait été planté dans l’angle de la noble institution et de nouveaux arrivants souffrant de maux étranges rejoignirent bientôt les premières victimes de l’école naissante. On nomma cette seconde vague les dyscalculiques avec y pour ne pas les stigmatiser et les apparier aux premiers dont on atténuait ainsi l’isolement.
Pourquoi les dyscalculiques ne se sont fait connaitre qu’après les dyslexiques ? nul ne le sait, peut-être parce qu’il y a toujours un peu de dyslexie dans la dyscalculie, on ne gaspille pas aisément les premières récoltes. Toujours est-il qu’ils se tenaient tapis dans les couloirs, se rongeaient les ongles, leur biscotte dans la poche, inquiets à l’idée d’être découverts, soulagés lorsqu’un nom vint souligner leurs tourments. Les uns et les autres n’ont pas été mécontents de mélanger leurs handicaps si bien qu’on se mit à rencontrer dans les années qui suivirent des enfants dyslexiques et dyscalculiques.
La situation se stabilisa, mais on s’avisa bientôt qu’il restait un nombre important d’enfants au comportement audacieux, gestes déplacés, habiletés motrices hésitantes, échecs fréquents, qui occupaient les places laissées libres au fond de la classe. Comme toujours les difficultés invisibles, ou peu visibles, ont été interprétées comme de la mauvaise volonté. Mais à l’instigation des doctes, il fallut bien donner un nom à ces troubles, on garda le y qui tenait ses promesses et on appela ceux qui en souffraient des dyspraxiques.
Praxies ? On appelle praxies les gestes conçus, programmés et exécutés par un sujet volontaire, gestes susceptibles de se dérégler lorsque plus rien ne va, dérèglement que le sujet a tendance à masquer en développant d’autres troubles, des troubles bien identifiés, troubles du langage ou de l’attention, dyslexie et dyscalculie, avec ou sans hyperactivité.
Beaucoup d’entre nous furent pris de vertige. Quant aux enfants ils comprirent très vite ce qu’il leur restait à faire s’ils voulaient un jour aller tête nue et battre la campagne.

Jean Prod’hom

Qu’est-ce que tu fais ?

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– Qu’est-ce que tu lis ? R… a… muz ?
– Ramuz, c’est le nom de l’auteur.
– Derborence, c’est quoi alors ? l’endroit où il est né ?
– Non, Derborence, c’est le titre de ce récit. Souviens-toi de la yourte dans laquelle tu as dormi cet automne. En face, on apercevait un lac, c’était le lac de Derborence, au-dessus on voyait le Pas-de-Cheville et les Diablerets.
– Je me souviens de la yourte mais pas du reste. Dis voir, ton livre c’est pas un gros livre.
– Louise, tu me laisses tranquille, j’aimerais terminer la première partie.
– Pourquoi tu soulignes des mots ?
– Pour y voir clair. Et maintenant, tu me laisses terminer.
– Mais les pages qui suivent sont aussi soulignées.
– C’est pas la première fois que je lis ce texte, tu me laisses terminer ?
– Combien de fois tu l’as-lu ?
– Quatre ou cinq fois.
– Pourquoi tu lis plusieurs fois, c’est idiot.
– Parce que j’aime ce livre et parce que j’aimerais terminer la première partie.
– C’est quoi qui est bien ?
– Tout et le détail, tout et tout dans tous les sens. Ma petite Louise, ce livre est extraordinaire, c’est un des plus beaux livres que j’aie lus.
– On voit que tu n’as pas lu le Club des Cinq et Game Over.
– J’ai lu le Club des Cinq, plusieurs aventures même. Mais pour l’instant j’aimerais terminer la première partie. Veux-tu peut-être que je la lise à haute voix ?
– Oui !
– Oh! a-t-elle dit à sa mère, et toi, est-ce que tu crois qu’il est mort ? 
– Lui c’est son mari, Antoine. La mère, c’est Philomène, Thérèse c’est sa fille.
– Celui qui est monté dans le pâturage accompagner son troupeau ?
– Comment sais-tu ça ?
– Je viens de lire ça au dos du livre.
– Oui, c’est Antoine qui a disparu dans l’avalanche.
– Il est mort ?
– On ne sait pas encore. Il faut attendre. On ne sait rien ; ils viennent seulement de partir.
– Qui ?
– Le médecin et la justice.
– Ah ! a-t-elle dit, il faut attendre ? il faudra attendre jusqu’à quand ?

– Jusqu’à demain ou après-demain. On te promet qu’on te dira tout.
– Il va revenir ?
– Oui, au début de la seconde partie.
– Oh! a-t-elle dit, c’est pas la peine.
Elle a dit .
– Pourquoi est-ce qu’ils se dérangent ?
Elle dit :
– Et moi, est-ce que je ne pourrais pas monter avec eux ?
Elle s’est assise sur son lit, pendant que les deux femmes accourent, l’ayant prise chacune par une épaule et l’obligent à se recoucher.
–
Elles sont deux ?
– Il y a aussi sa tante Catherine.
– A quoi est-ce que tu pourrais bien servir là-haut, ma pauvre fille ? Il n’y a qu’attendre, vois-tu. Fais comme nous. Car qu’est-ce que nous pouvons faire, je te demande un peu, ah ! oui, qu’est-ce que nous pouvons faire, nous autres, ma pauvre fille ?
Parmi les larmes qui lui coulaient le long des joues :
– Et il te faut penser à lui.
– Qui ? Lui ?
– Le fils d’Antoine et de Thérèse. Thérèse est enceinte.
– Qui ?
– Lui, le petit, s’il doit venir.
– Bon !
Elle se laisse faire, elle se laisse aller en arrière, elle est de nouveau toute tranquille sur son oreiller. Elle a croisé les mains sur le drap. Les montagnes vont bientôt devenir roses. Les montagnes nous tombent dessus. C’est beau à voir, mais c’est méchant.
–
Méchant ?
– Parce que l’avalanche a tué son mari, je pense.
Elle a dit :
– Et si j’ai un enfant ? Si j’ai un petit enfant d’Antoine ? Lui je sais qu’il ne reviendra pas. Mais alors, ce petit enfant, il serait orphelin, il serait orphelin avant d’être né ?… Ah ! a-t-elle dit, ça lui aurait fait pourtant bien plaisir, à Antoine. Je lui aurais dit le secret à l’oreille… Et bien ! je ne lui dirai rien. Il ne saura jamais rien, jamais. C’est drôle.
Tout à coup elle a crié :
– Et bien, je n’en veux pas… je n’en veux pas. Un enfant qui n’aurait pas de père, est-ce que c’est encore un enfant ? Oh ! ôtez-le-moi, disait-elle, ôtez-le-moi, ôtez-le-moi !
– On va le lui ôter ?
– Je ne m’en souviens pas, je te lirai la suite un autre jour si tu veux.
– Lire cinq fois le même livre et ne pas se souvenir de ça ! Vraiment, je ne sais pas à quoi ça sert.
– Je ne sais pas exactement non plus et je ne sais pas par où commencer.

Jean Prod’hom