Ce ne sont pas les livres que je regretterai

Ce ne sont pas les livres que je regretterai mais les bibliothèques, le réseau dense de leurs travées, l’absence de lignes de fuite, de perspective, l’ordre presque immuable des choses, la vulnérabilité des êtres que j’y rencontrais, les grandes baies vitrées, le temps qui ralentissait, la lumière qui s’attardait, les secrets qui mijotaient, l’ignorance et les songeries, le désoeuvrement, les innombrables chaises vides autour des tables nues et la promesse d’un silence que la nuit qui tombe ne ferait pas taire.

Jean Prod’hom

Ontologie

C’est une spécialiste de l’ontologie qui termine son gros ouvrage par un long post-scriptum dans lequel elle indique avec mille précautions qu’elle aurait pu dire la même chose tout à fait autrement, que ce n’était là qu’une des innombrables manières d’aborder la question de l’être. Elle voulait ainsi, je l’imagine, rassurer ceux de ses lecteurs – j’en suis – qui ne seraient parvenus à entendre ni son dit ni son dire, en les laissant supposer que le silence – ou l’un ou l’autre de ses avatars – aurait pu en faire tout autant. De tout cela elle aurait naturellement pu ne rien en dire.
Elle conclut son post-scriptum par une évocation saisissante, l’évocation d’une crainte, celle qu’elle éprouva soudain qu’on pût croire un instant qu’elle n’avait rien à dire.

Jean Prod’hom

J'entends par la fenêtre ouverte

J’entends par la fenêtre ouverte de Pra Massin le silence de la vieille, sortie sans éteindre le petit poste de radio qu’elle écoutait autrefois avec le vieux. Quand donc sont-ils partis ? Il n’y a rien de plus vide qu’une maison devant laquelle on passe et qui fait entendre la voix des disparus, le silence de ceux qui pourraient revenir.

Elle n’était jamais là où l’on croyait, jamais ici, quelquefois ailleurs, la plupart du temps entre ici et ailleurs. Mais où et comment la rejoindre ? Alors je restais à quelques pas de la fenêtre ouverte.

C’était souvent à l’instant même où je m’avisais qu’il n’y avait personne dans la maison qu’elle apparaissait sur le chemin des Tailles ou au coin de son potager. Alors elle ralentissait comme pour s’excuser d’avoir interrompu mon attente.

Jean Prod’hom