Vert bocage

Patrick Charbonneau, le traducteur de l’ Austerlitz de Sebald, use à deux reprises de l’expression vert bocage pour caractériser ce vert auquel je pense si souvent, si commun que je désespérais d’en trouver une désignation, ce vert un peu las, maigre, cousin de celui dont on se sert pour dissimuler les ouvrages militaires dans les prés déserts, qui m’émeut tant lorsqu’il est séparé du bas du ciel par le noir des haies de décembre, lorsqu’il offre sa nudité, une dernière fois, avant que la neige ne tombe.

Jean Prod’hom

Bailly | Sebald



Poursuivant la lecture d’ Austerlitz, je me souviens d’un mot de Didier da Silva sur Twitter qui évoquait le 28 janvier dernier un couple.

Je ne peux m’empêcher d’extraire le morceau suivant.

Nous tous, même ceux qui pensent avoir pris en considération les détails les plus infimes, nous ne faisons qu’utiliser des éléments de décor que d’autres avant nous ont déjà plus d’une fois disposés ici ou là sur la scène. Nous essayons de rendre la réalité mais plus nous nous y efforçons, plus s’impose à nous ce qui de tous temps a meublé le théâtre de l’histoire : le tambour tombé, le fantassin en embrochant un autre, l’oeil du cheval qui se ternit, l’empereur invulnérable entouré de ses généraux, au milieu de la mêlée figée des combattants. Faire de l’histoire, telle était la thèse de Hilary, ce n’était que s’intéresser à des images préétablies, ancrées à l’intérieur de nos têtes, sur lesquelles nous gardons le regard fixé tandis que la vérité se trouve ailleurs, quelque part à l’écart, en un lieu que personne n’a encore découvert.

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 101-102


Et plus loin :

Comme le cortège funèbre se dirigeait vers le cimetière de Cutiau, le soleil perça les voiles de brouillard flottant sur le Mawddach et une brise vint caresser ses rives. Les quelques silhouettes sombres, le groupe de peupliers, l’embellie au-dessus du cours d’eau, le massif du Cader Idris de l’autre côté constituaient le décor d’une scène d’adieu qu’étrangement, il y a quelques semaines, j’ai retrouvée dans l’une de ces esquisses à l’aquarelle où Turner notait souvent ce qui se présentait à ses yeux, soit sur le vif, soit plus tard, en revenant sur l’événement passé. Cette image presque sans substance, qui porte en légende Funeral at Lausanne, date de 1841, époque à laquelle Turner, ne pouvant presque plus voyager, était de plus en plus hanté par l’idée de sa mort. Aussi tentait-il, pour cette raison peut-être, dès qu’une scène telle que ce petit cortège funèbre de Lausanne se présentait à sa mémoire, d’en fixer à la hâte, de quelques coups de pinceau, les visions éphémères. Mais, dit Austerlitz, c’est moins la similitude entre enterrement de Lausanne et celui de Cutiau qui attira mon attention sur cette aquarelle, que le souvenir qu’elle raviva en moi de la dernière promenade effectuée en compagnie de Gerald au début de l’été 1966, dans les vignes sur les hauteurs de Morges, au bord du lac Léman. Continuant d’étudier la vie et les carnets d’esquisses de Turner, je découvris, détail insignifiant mais qui ne laissa pas de faire vibrer en moi une corde sensible, qu’en 1798, traversant le pays de Galles, il avait visité l’embouchure du Mawddach et, surtout, qu’au moment de l’enterrement de Lausanne il avait le même âge que moi à celui de Cutiau.

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 153-154


Il y a bel et bien du Sebald chez Bailly ?
Jusqu’à ce que des voix à peine perceptibles parviennent aux oreilles d’Austerlitz, dans le magasin de livres et de gravures anciennes de Penelope Peacefull, les voix de deux femmes qui racontent à la radio dans quelles conditions elles ont été envoyées par transport spécial en Angleterre. Austerlitz en oublie les feuilles étalées devant lui et entreprend sur le champ des recherches sur ses origines, par-delà l’instance qui l’a préservé de leur secret. A la lumière du récit que Vera en fait et dont le corps d’Austerlitz éprouve la souvenance, le narrateur fait voir ce qui advient de celui qui en est privé. Le récit des origines prend alors la couleur indécise de la provenance et rejoint les pièces d’un puzzle sans bord ni centre. J’en suis là du sortilège.

Jean Prod’hom

Dimanche 15 janvier 2012

Le temps, dit-il dans le cabinet aux étoiles de Greenwich, le temps était de toutes nos inventions de loin la plus artificielle… si Newton a réellement pensé que le temps s’écoule comme le courant de la Tamise, où est alors son origine et dans quelle mer finit-il par se jeter ? Tout cours d’eau, nous le savons, est nécessairement bordé des deux côtés. Mais quelles seraient, à ce compte, les rives du temps ? Quelles seraient ses propriétés spécifiques correspondant approximativement à celles de l’eau, laquelle est liquide, assez lourde et transparente ? En quoi les choses plongées dans le temps se distinguent-elles de celles qui n’ont jamais été en contact avec lui ? Que signifie que nous représentions les heures diurnes et les heures nocturnes sur un même cercle ? Pourquoi, en un lieu, le temps reste-t-il éternellement immobile tandis qu’en un autre il se précipite en une fuite éperdue ? Ne pourrait-on point dire que le temps lui-même, au fil des siècles, au fil des millénaires, n’a pas été synchrone ?

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 141-142


Une bonne partie de la journée donc dans l’ Austerlitz de Sebald : de la maison au village par la Moille Cheiry, tête baissée et vent debout, puis au chaud avec les attardés de l’Auberge communale et vent arrière du village à la maison par la Moille Cucuz, au café de l’Evêché enfin entre 5 et 7. Après les voyages de Bailly, me voilà donc embarqué en Sebaldie, sans malentendu, dans un récit – mais est-ce bien le mot qui convient ? – qui en contient une légion, et une foule d’autres choses en équilibre sur le fil invisible d’une pelote dans laquelle les secrets ont fait leur nid. Avec pour seule ressource un fonds d’images et de souvenirs – des images encore – qu’il s’agit de faire tenir ensemble, instantanés frémissant sous la peau d’un monde qu’on traverse les mains toujours plus nues. Instantanés de même nature que ces photographies qu’Austerlitz étalait…

… face en bas comme pour une réussite, et qu’ensuite, chaque fois étonné par ce qu’il découvrait, il les retournait une à une, tantôt les déplaçait, les superposait selon un ordre dicté par leur air de famille, tantôt les retirait du jeu jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la surface grise de la table ou bien qu’il soit contraint, épuisé par son travail de réflexion et de mémoire, de s’allonger sur l’ottomane. Il n’est pas rare que j’y reste jusqu’au soir et je sens le temps se replier en moi, dit Austerlitz en passant dans l’une des deux pièces arrière du rez-de-chaussée.

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 166


Austerlitz est la consignation du provisoire né de l’alliance, contre nature, de la nécessité et de l’improvisation, les efforts que son héros déploie pour rassembler les pièces éparses d’un puzzle sans bord le conduisent à un abîme à pente quasi-nulle, à la répulsion et au dégoût tant de l’écriture que de la lecture. Austerlitz jette un soir au fond de son jardin tout ce qu’il a écrit sous un tas de compost et de feuilles mortes. Allégé enfin, mais un court instant, car le poids de l’existence dont il a voulu ainsi se soulager guette. Sebald raconte ce cortège d’ombres, l’histoire de ce qui ne s’est pas fait et qui, ce faisant, s’est fait. Il n’y aura rien de plus, c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup, j’en suis là du sortilège.

Jean Prod’hom