Le Toûno

Dans le val d’Anniviers, les mélèzes renoncent à leur ascension au-delà de 2400 mètres. Ne survit alors qu’un immense chantier au-dessus duquel traînent parfois des lambeaux de nuages qui s’évanouissent sitôt qu’ils touchent la poussière de la terre maigre que de rares sentiers griffent, déchirent, et que taconnent des lacs solitaires et pensifs, c’est un chantier de vieilles moraines que noircissent des torrents plus durs et noirs que l’ivoire.

Pourtant là-haut on vient de loin. Deux bonnes heures séparent l’Hôtel du Weisshorn du lac Toûno, bonnes et belles heures qui, remontant le torrent des Moulins, vous rapprochent du bas du ciel. Sous les collets rongés des Pointes de Nava, le vert maigrit et colle à l’ocre, je marche soudain dans les mousses, sur un tapis lunaire tendre comme un pubis. Les fleurs ont la tête en l’air, les joubarbes, les raiponces et les linaigrettes, les roches la tête dure, gros dés de granit, restes d’un repas céleste.
On arrive là aux marches de ce qui s’habite, lichens, coraux, couronnes, bris et miettes, chardons inhospitaliers, monde illisible en marge de ce qui se raconte, pas même un puzzle, mais un saint désordre de pierres sèches que fait tenir ensemble un silence sans attache.

Il faut compter une heure encore avant d’atteindre le sommet du Toûno. Et là, à 3000 mètres, tout en haut de l’échine de l’endormie une pointe émoussée, la roche à vif, il n’y a plus rien, à peine une place pour se reposer et un cairn qui vous rappelle que d’autres ont passé avant vous. Un peu plus loin on aperçoit le blanc sale de la langue des glaciers, plus haut encore les abîmes et le bleu chirurgical des crocs des séracs.


On verra au retour des papillons, un faucon crécerelle et une marmotte. Tout en bas dans l’étroite vallée l’autre chantier, le petit, en sursis.

Jean Prod’hom

Il y a les nuages quand ils s’emportent

Il y a les nuages quand ils s’emportent
les linaigrettes
les roues de charrette abandonnées
il y a la couleur des fruits du sorbier
les conversations de part et d’autre des clôtures
l’austère vie des marmottes
il y a la mutité des chats
les chèvres de partage
le temps qu’il fait

Jean Prod’hom

Un bouquet de coquelicots

Si Claude Monet a beaucoup voyagé – l’Algérie, l’Italie, la Hollande, la Norvège… –, les peintures que Pierre Gianadda propose à Martigny du 17 juin au 20 novembre 2011 ne nous font guère aller au-delà du clos : Vétheuil, Argenteuil, Londres à peine et un peu de Provence… Elles font voir la maison du peintre, l’allée, une gare, une barque. Et dans le jardin les images premières de mon abécédaire : l’étang, les nénuphars, le peuplier et le saule, l’olivier et le palmier, la rose et l’iris, le chrysanthème, le pont et l’allée. Le peintre les explore matin et soir, été comme hiver, sans fin. Les choses bougent, l’ombre voisine avec le scintillement, les miroitements et l’irisation, et puis il y a la débâcle et l’inondation qui recouvrent tout. Impossible de mettre la main sur rien, alors Claude Monet recommence, que peut-il bien faire d’autre ?

Le Champ de coquelicots près de Vétheuil, peint en 1879 et figurant sur la première page du catalogue et les innombrables affiches de l’exposition nous offre une belle leçon d’histoire : cette peinture, volée au printemps 2008 et retrouvée quelques jours plus tard sur le siège arrière d’une voiture stationnée dans le parking de la clinique psychiatrique de Burghölzli, est invendable, aussi invendable que les improbables bouquets de coquelicots que préparent les quatre femmes près de Vétheuil, fanés sitôt faits. N’en tireront fortune que les fabricants de puzzles et les empailleurs d’éphémères, les vendeurs de sandwichs, les assureurs, les bouchers. La campagne publicitaire bat son plein à Martigny, tous les commerçants se sont donné la main.




Jean Prod’hom